lundi, mars 20, 2006

Du puro et des antibio(tiques)

En voila, une erreur de débutant qui se fait avoir par son généraliste. A moins d' avoir une angine carabinée ou une rage de dents, bien que souffrant, vous aurez sûrement du mal à vous séparer de vos vitoles qui dorment gentiment dans votre humidor en attendant que vos papilles les savourent. Quand on est convalescent, les menus plaisirs se font rares...

A ceci près que manquant de vigilance, voire de méfiance, vous vous êtes fait prescrire un traitement de cheval sur 3 ou 6 mois sans prêter attention aux effets secondaires parce qu' après tout, on ne connait pas tous le Dictionnaire Vidal par coeur et qu' en plus, on s' est bien gardé de dire au doc' qu' on fume le cigare (lui qui se réjouissait que vous ayez arrêter la cigarette). Passent encore les possibles maux de tête, endormissements, nausées, risques de diarrhée, élévation ou chute de tension, pression intra-crânienne, perte d' appétit et autres troubles psycho-moteurs... L' ennemi mortel reste l' altération du goût (et non la perte de libido dont je me fous, personnellement). On trouve dans cette joyeuse catégorie des modifications de la flore buccale, le palais qui picotte, la langue qui s' insensibilise (n' y voyez rien de graveleux malgré la vulgarité assumée de ce blog), ou pire, qui ne sent plus que l' amertume, ou le salé; le top du désagréable restant -je cite- l' apparition d' un goût métalique persistant dans la bouche.

Pensez donc à demander avant à votre médecin quels sont les effets secondaires des médicaments qu' on vous prescrit et s' il tente de vous endormir en vous disant que ça touche seulement 1% des cas, envoyez lui avec dédain une bouffée de Lusitanias dans le nez et tournez les talons, parce que par expérience, on fait toujours un jour ou l' autre partie de ce foutu 1% et à l' avenir, si ce n' est pas compatible avec la pratique vitolesque, j' irai tenter le vaudou, les scarifications ou les pattes de poulet en pendentif !

Si la lecture de cet article peut vous éviter de vous cantonner prochainement à regarder vos cig' vieillir tranquillement sans pouvoir en toucher un pendant 6 mois, la mission hautement pédagogique de ce blog sera remplie.


P.S : un petit tour à cette adresse vous épargnera bien des infortunes http://www.vidal.fr

3 commentaires:

Roark a dit…

Damned ...

Mon doc vient de m'apprendre que j'en ai encore pour 5 mois de pilules.
Quand elle m'a annoncé ça, c'est tout comme si elle avait dit "tes propres cigares tu convoiteras en silence", ça m'a foutu un coup.
Mais comme j'ai un solide penchant pour le positivisme, je me dis que c'est l'occasion ou jamais d'accumuler les belles pièces, et de laisser mûrir celles que j'ai en cave.
J'avais jamais aussi bien saisi le concept "à quelque chose, malheur est bon".
Par contre, laisser vieillir des mojitos est moyennement utile, et ça c'est moins cool.

erwan a dit…

Deux options, amigo : changer pour un erzatz aux effets secondaires moins pénibles (ce que j' ai fait)ou alors prendre un médoc qui anihile les possibles réactions allergènes (ce que j' ai fait aussi en même temps).

Je compatis, ça va un peu mieux mais ce n' est pas encore le top et j' en ai encore pour 3 mois. On n' a plus qu' à se faire une compet' de cigares vintage.

P.S : j' ai remplacé le mojito par le cuba libre, ça arrache moins le palais :p

Anonyme a dit…

suivit mistress Gamp, et maintenant, est-ce que je ne vais pas à vingt milles de distance m’exposer à toutes les chances les plus pénibles qu’ait jamais subies une garde-malade au mois ? Mistress Harris me disait, avec un cœur de femme et de mère battant dans sa poitrine humaine, elle me disait : « Mais ne partez donc pas, Sairey, au nom du bon Dieu ! – Et pourquoi est-ce que je ne partirais pas, madame Harris ? que je lui répliquai. Mistress Gill, que je dis, n’a-t-elle pas toujours été à l’heure ? et vous croyez, madame (je vous parle comme à une mère), qu’elle va commencer à se déranger ? Souvent et souvent je l’ai entendu lui-même répéter, que je dis à mistress Harris en parlant de M. Gill, qu’il parierait six pence quand on voudrait que sa femme n’avait pas besoin de l’almanach de cabinet pour se rappeler le quantième à jour fixe ; et vous croyez, madame, que je dis, qu’elle va y manquer pour la première fois ? – Non, madame, dit mistress Harris, non, ce n’est pas dans le cours de la nature. Mais, dit-elle, les yeux pleins de larmes, vous savez mieux que moi, avec votre expérience, comme il faut peu de chose pour nous tourner les sens. Il suffit pour cela d’un spectacle de polichinelle, d’un ramonage de cheminée, d’un chien de Terre-Neuve ou d’un homme ivre qui tourne brusquement le coin de la rue. » Et ça, c’est vrai, monsieur Sweedlepipe, dit mistress Gamp, on ne peut le nier ; et, bien que mon compte soit fait pour une semaine entière, je m’en vais avec le cœur affligé, je puis vous l’assurer, monsieur.

– Vous êtes si remplie de zèle ! dit Poll. Vous vous donnez tant de mal !

– Si je me donne du mal ! s’écria mistress Gamp, levant ses mains et ses yeux tout à la fois ; vous dites bien là la vérité, monsieur, la pure vérité ; je m’en donne d’un dimanche à l’autre, sans désemparer. Je compatis si bien aux souffrances d’autrui ! Vous ne voudriez pas croire que je les ressens encore plus vivement que les miennes ; si toutes les familles que j’ai eues le savaient et qu’on rendît justice aux gens, elles me devraient une belle neuvaine à la fontaine de Saint-Polge.

– Où va donc le malade ? demanda Sweedlepipe.

– Dans le Hartfortshire où c’qu’est son air natal. Mais il n’y a pas d’air natal qui tienne, il n’en reviendra jamais.

– Est-il aussi mal que cela ? demanda le barbier d’un air d’intérêt. En vérité ! »

Mistress Gamp secoua mystérieusement la tête et plissa ses lèvres :

« Il y a, dit-elle, des fièvres de l’esprit aussi bien que du corps. Vous pouvez avaler votre tisane limoneuse jusqu’à extinction sans guérir ces fièvres-là.

– Ah ! dit le barbier, ouvrant ses yeux et leur donnant son expression de corbeau ; oh ! mon Dieu !

– Non, ça pourra vous gonfler comme un ballon, et vous rendra léger de corps comme un zéphyr, dit mistress Gamp. Mais, quand vous avez des choses qui vous trottent dans la tête et qui vous ôtent votre sommeil, votre esprit n’en sera pas moins lourd comme un plomb.

– Et quelles sont donc les choses qui vous trottent dans la tête ? demanda Poll, mordant ses ongles avec acharnement, tant il se sentait d’intérêt pour ce genre de maladie. Est-ce que ça serait des revenants ? »

Mistress Gamp, qui peut-être avait été déjà entraînée plus loin qu’elle ne voulait par la curiosité pressante du barbier, renifla d’une façon extraordinairement significative, en disant qu’il n’était pas question de ça.

« Cette après-midi, poursuivit-elle, je dois partir avec mon malade dans la voiture. Je m’arrêterai avec lui un jour ou deux, jusqu’à ce qu’il se procure une garde du pays (et elles sont fameuses, les gardes du pays, des filles de basse-cour qui n’entendent rien à la besogne), puis je m’en reviendrai ; et vous voyez si j’en ai de la peine, monsieur Sweedlepipe. Mais j’espère que tout ira bien en mon absence, vu que, comme dit mistress Harris, mistress Gill peut prendre son temps avec moi, le jour et la nuit ; ça m’est égal. »

Pendant que les observations précédentes, adressées exclusivement au barbier par mistress Gamp, allaient leur train, M. Bailey avait rattaché sa cravate, remis son habit, et s’était fait des grimaces hideuses dans la glace. En entendant mistress Gamp lui adresser personnellement la parole, il se retourna pour se mêler à la conversation.

« Vous n’êtes pas revenu dans la Cité, monsieur, je suppose, dit mistress Gamp, depuis le jour où nous nous sommes trouvés tous les trois chez M. Chuzzlewit ?

– Pardon, Sairah, j’y ai été, pas plus tard que la nuit dernière.

– La nuit dernière ! s’écria le barbier.

– Oui, Poll, c’est comme ça. Vous pourriez même dire ce matin, si vous tenez à être exact. M. Chuzzlewit a dîné chez nous.

– Qu’est-ce que ce petit démon-là veut dire par le mot : « nous ? » dit mistress Gamp avec un geste d’impatience prononcé.

– Moi, et mon maître, Sairah. Il a dîné chez nous ; nous nous sommes bien amusés, Sairah, tellement que j’ai été obligé de le ramener chez lui en fiacre à trois heures du matin. »

Le jeune drôle avait sur le bout de la langue le récit de la scène qui s’en était suivie ; mais se rappelant que la chose pourrait bien arriver aux oreilles de son maître, et songeant aux recommandations réitérées qui lui avait faites M. Crimple « de ne point jaser, » il se contint et se borna à ajouter : « Sa femme veillait en l’attendant.

– Et tout considéré, dit aigrement mistress Gamp, elle aurait fait mieux de ne pas aller se fatiguer à ce métier-là. Paraissent-ils être en bonne intelligence, monsieur ?

– Oh ! oui, répondit Bailey, en assez bonne intelligence.

– J’en suis bien satisfaite, dit mistress Gamp avec un second reniflement significatif.

– Il n’y a pas si longtemps qu’ils sont mariés, fit observer Poll en se frottant les mains, pour ne pas vivre en bonne intelligence.

– C’est vrai… dit Mme Gamp, toujours aussi significative.

– Surtout, continua le barbier, si le gentleman a bien le caractère que vous lui avez reconnu.

– Je parle comme je pense, monsieur Sweedlepipe, dit mistress Gamp. Je serais bien fâchée de faire autrement ! Mais nous ne savons jamais ce qui est caché dans le cœur d’autrui, et, si nous avions à cet endroit-là des carreaux de vitre, nous aurions souvent besoin, je ne parle pas pour moi, de fermer les volets, je puis vous l’assurer !

– Mais enfin vous ne voulez pas dire… commença Poll Sweedlepipe.

– Non, dit mistress Gamp, l’interrompant tout net, non du tout, du tout. Ne vous imaginez pas ça. Les tortures de l’Imposition ne sauraient me contraindre à l’avouer. Tout ce que je dis, ajouta la bonne femme en se levant et en drapant son châle autour d’elle, c’est qu’on m’attend au Bull et que je perds ici des moments précieux. »

Le petit barbier, à qui son ardente curiosité inspirait un vif désir de voir le malade de mistress Gamp, proposa à M. Bailey d’accompagner tous deux la brave dame jusqu’au Bull, pour assister au départ de la voiture. Le jeune gentleman y consentit, et ils partirent ensemble.

Quand ils furent arrivés à la taverne, mistress Gamp (qui était en grande toilette pour le voyage avec son dernier costume de deuil), laissa ses amis se récréer dans la cour, tandis qu’elle montait à la chambre du malade, que mistress Prig, digne collègue de mistress Gamp, était en train d’habiller.

Le malade était tellement affaibli, qu’il semblait que ses os allaient craquer au premier mouvement qu’il ferait. Ses joues étaient creuses et ses yeux extraordinairement grands. Il se tenait renversé dans son fauteuil, et ressemblait moins à un vivant qu’à un mort. Ses yeux languissants se tournèrent vers la porte quand Mme Gamp parut, et il était si faible qu’il ne paraissait pas avoir la force de les remuer.

« Eh bien, comment allons-nous maintenant ? demanda Mme Gamp. Nous avons une mine charmante.

– En ce cas nous paraissons plus charmant que nous ne le sommes pour de vrai, répliqua mistress Prig, dont l’humeur était passablement irritable. Il faut que nous soyons descendu du lit avec la jambe gauche ; car nous sommes bien mal monté. Jamais je n’ai vu un homme pareil. Si on l’avait écouté, il n’aurait jamais consenti à se laisser lever.

– Elle m’a mis le savon dans la bouche, dit d’une voix faible l’infortuné malade.

– Tiens, pourquoi donc vous ne la fermiez pas ? répliqua mistress Prig. Est-ce que vous croyez qu’on peut vous laver le nez sans vous mouiller la bouche, et s’éreinter à toute sorte de belles besognes comme ça pour une demi-couronne par jour ? Si vous voulez être mijoté, il faut payer en conséquence.

– Ô mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria le patient.

– Là ! voyez-vous ! dit mistress Prig, voilà ses manières de se comporter, Sarah, depuis que je l’ai tiré du lit, il n’a pas fait autre chose.

– Au lieu d’être reconnaissant de tous nos petits services, fit observer mistress Gamp. Fi ! qu’c’est vilain, monsieur ! fi ! qu’c’est vilain ! »

Ici mistress Prig empoigna le malade par le menton, et se mit à lui étriller sa malheureuse tête avec une brosse à cheveux.

« Je suppose que vous n’aimez pas trop ça non plus, » dit-elle, s’arrêtant pour le considérer.

Il était bien possible en effet qu’il ne goûtât point cet exercice ; car la brosse était un spécimen de ce que l’art moderne peut produire de plus rude en instruments de ce genre ; et les paupières du malade devinrent toutes rouges par la suite de la friction. Mistress Prig fut enchantée de trouver qu’elle ne s’était pas trompée dans sa supposition, et dit d’un accent de triomphe : « Je le savais bien ! »

Quand les cheveux eurent été convenablement enfoncés, rabattus sur ses yeux, mistress Prig et mistress Gamp mirent au malade sa cravate, lui ajustant son col de chemise avec beaucoup d’habileté, de manière que les bouts empesés pussent en même temps attaquer cet organe et lui procurer une ophtalmie artificielle. On lui passa ensuite son gilet et son habit ; et, comme chaque bouton était accroché tout de travers dans une boutonnière réfractaire, et qu’on avait changé ses bottes de pied, le pauvre diable présentait, à tout prendre, une piètre figure.

« Je crois que je ne suis pas bien arrangé, dit le malheureux jeune homme d’une voix affaiblie. Je me sens comme si j’étais dans les habits d’un autre. Je suis tout d’un côté, et vous m’avez fait une jambe plus courte que l’autre. Il y a aussi une bouteille dans ma poche. Pourquoi voulez-vous me faire asseoir sur une bouteille ?

– Que le diable emporte cet homme ! s’écria mistress Gamp, retirant l’ustensile de la poche, où il n’avait que faire. Il serait parti en emportant ma bouteille de nuit. Je m’étais fait un petit buffet de son habit lorsqu’il était suspendu derrière la porte ; et ma foi, Betsey, j’avais entièrement oublié cette circonstance. Vous trouverez, ma chère, dans son autre poche, un ou deux croquets avec un peu de thé et de sucre, si vous voulez bien avoir la bonté de les y chercher. »

Betsey retira les objets en question, en même temps que divers autres articles généralement connus sous le nom de bouts de chandelles ; et mistress Gamp les transvasa dans sa propre poche, espèce de cabas de nankin. En ce moment arrivèrent pour les deux dames des rafraîchissements sous forme de côtelettes de mouton et de bière forte, et pour le malade un bouillon. À peine avait-on achevé de faire honneur à cette collation, que John Westlock parut.

« Debout et habillé ! s’écria John, s’asseyant auprès du malade. Voilà qui est brave. Comment vous trouvez-vous ?

– Beaucoup mieux, mais très-faible.

– Cela n’est pas étonnant. Vous avez été rudement étrillé. Mais l’air de la campagne, le changement de lieu, feront bientôt de vous un autre homme ! Vraiment, mistress Gamp, ajouta John en riant, tandis qu’il arrangeait avec un soin empressé les vêtements du malade, vous n’êtes pas forte sur la toilette d’un gentleman.

– M. Leewsome n’est pas un homme commode à habiller, monsieur, répliqua mistress Gamp avec dignité ; Betsey Prig et moi nous pourrions l’affirmer, si besoin était, devant le lord-maire et les aldermen. »

John en ce moment faisait face au malade, et il était en train de le soustraire à la torture du col de chemise ci-dessus mentionné, quand son ami lui dit à demi-voix :

« Monsieur Westlock ! je désire n’être pas entendu. J’ai quelque chose de particulier et d’extraordinaire à vous dire ; une chose qui m’a terriblement pesé sur la conscience, tout le long de cette cruelle maladie. »

Vif comme il l’était dans tous ses mouvements, John se retournait pour inviter les deux femmes à sortir de la chambre, lorsque le malade le retint par la manche.

« Pas maintenant, dit-il, je n’en ai pas la force, et je n’en ai pas le courage. Si vous voulez, je ne vous le dirai que lorsque j’en aurai le courage et la force. Ou bien, si vous voulez, je vous l’écrirai ; cela me sera peut-être plus facile, et je crois que ça vaudra mieux.

– Comme vous voudrez ! s’écria John. Mais, Leewsome, il s’agit donc d’un secret bien étrange ?

– Ne me demandez pas ce que c’est. C’est cruel, c’est contre nature ; c’est effrayant à penser, effrayant à dire, effrayant à connaître ; mais laissez-moi vous baiser la main, pour toutes les bonté que vous m’avez témoignées. Continuez-moi votre amitié, et ne me demandez pas de quoi il s’agit. »

John le contempla d’abord avec une profonde surprise ; mais se rappelant qu’il était exténué et que la fièvre avait mis tout récemment sa cervelle en feu, il pensa que l’infortuné était aux prises avec un spectre imaginaire ou une folie désespérée. Pour plus ample information à cet égard, il saisit un moment favorable et prit à part mistress Gamp, tandis que Betsey Prig enveloppait le malade avec des manteaux et des châles, et il lui demanda si son ami avait l’esprit bien sain.

« Oh ciel ! il s’en faut bien, dit mistress Gamp. Il déteste ses gardes ; les fous n’en font pas d’autres ; c’est un signe certain de démence. Si vous aviez pu l’entendre, cette pauvre chère âme, nous cherchant querelle à Betsey Prig et à moi, il n’y a pas une demi-heure, vous auriez été étonné qu’il ne nous ait pas fait mourir de chagrin. »

Cette réponse confirma John dans son soupçon. Ainsi, au lieu de prendre au sérieux ce qui venait de se passer, il en revint au ton léger et badin de ses premières questions, et, avec l’assistance de mistress Gamp et de Betsey Prig, il aida Leewsome à descendre l’escalier et à monter dans la diligence qui était au moment de partir.

Poll Sweedlepipe était sur le seuil de la porte, les bras fortement serrés et les yeux démesurément ouverts, contemplant la scène avec un immense intérêt, quand le malade fut doucement hissé dans la voiture. La vue de ses mains osseuses et de son visage hagard produisit sur Poll une impression extraordinaire, et il informa confidentiellement M. Bailey qu’il n’aurait pas voulu pour une guinée manquer pareille occasion. M. Bailey, qui était d’un tempérament bien différent, déclara qu’il aurait volontiers filé pour cinq schellings.

Ce fut un fier travail que d’arranger à la satisfaction de mistress Gamp ses bagages : car chaque paquet appartenant à cette dame avait le désagrément d’avoir besoin d’être mis dans un coffre spécial et de ne point souffrir le voisinage d’autres bagages, sous peine pour les propriétaires de la voiture d’avoir à supporter des poursuites en dommages et intérêts. Le parapluie, avec sa pièce circulaire, était surtout récalcitrant ; je ne sais pas combien de fois il exhiba ses ressorts de métal détraqués à travers les crevasses et les déchirures, à la grande épouvante des autres voyageurs. Dans son ardent désir de trouver un lieu de refuge pour ce meuble précieux, mistress Gamp l’agita si fréquemment, en moins de cinq minutes, qu’il semblait se multiplier à l’infini. Enfin le parapluie se perdit, du moins la dame prétendit qu’il était perdu ; durant cinq minutes, mistress Gamp tint tête au cocher, le poursuivant partout où il allait et lui déclarant que « son compte serait bon, » dût-elle porter l’affaire devant la chambre des Communes.

À la fin, tout étant convenablement classé, son bagage, ses socques, son panier et le reste, mistress Gamp prit amicalement congé de Poll et de M. Bailey, adressa une salutation à John Westlock, et se sépara de Betsey Prig comme d’une sœur bien-aimée du même couvent.

« En vous souhaitant, ma chère créature, dit-elle, des masses de maladies et de bonnes places. J’espère qu’avant peu nous travaillerons encore ensemble, de temps en temps, Betsey ; et puisse notre prochaine rencontre avoir lieu dans une grande famille, où nous ayons bien nos aises, veillant tour à tour, l’une après l’autre, une besogne agréable, quoi !

– Ma foi, dit mistress Prig, point ne m’en chaut. Ça viendra quand ça voudra, et ça durera ce que ça pourra. »

Mistress Gamp, en articulant et lui faisant une réplique dans le même esprit, se rapprochait de la diligence, quand elle heurta une dame et un gentleman qui passaient le long du trottoir.

« Prenez donc garde ! prenez donc garde ! dit le gentleman… Holà ! ah, ma chère ! Comment ! c’est mistress Gamp !

– Tiens, M. Mould ! s’écria la garde-malade. Et mistress Mould ! Qui est-ce qui aurait pensé que nous nous rencontrerions ici, par exemple ?…

– Quoi ! mistress Gamp va quitter Londres ! s’écria Mould. Voilà qui est fort !

– Oui, monsieur, ça sort de mes habitudes, dit mistress Gamp ; mais c’est seulement pour un jour ou deux au plus. » Elle ajouta, à demi-voix : « L’individu dont je vous ai parlé. »

– Hein ! dans la diligence ?… s’écria Mould. Celui que vous aviez pensé à me recommander ? C’est très-drôle. Ma chère, dit-il à sa femme, voici qui vous intéressera. Le gentleman dont mistress Gamp songeait à nous accommoder se trouve dans la diligence, mon amour. »

Mistress Mould prit un vif intérêt à cette communication.

« Le voici, ma chère. Vous pouvez monter sur le marchepied et jouir de la vue du gentleman. Ah ! le voilà ! Où est mon lorgnon ? Oh ! bien, je l’ai retrouvé. Le voyez-vous, ma chère ?

– Parfaitement, dit mistress Mould.

– Sur ma vie, c’est une circonstance très-singulière, dit Mould, on ne peut plus enchanté. C’est un plaisir que j’aurais été bien fâché de manquer. Cela vous ravigote, cela vous émeut. C’est comme une petite comédie. Ah ! le voilà ! ma foi, oui. Son air n’annonce rien de bon, n’est-il pas vrai, madame Mould ? »

Mistress Mould partagea cet avis.

« Peut-être après tout, reprit Mould, nous reviendra-t-il sous la main. Qui sait ? je sens en moi quelque chose qui me dit que je dois lui témoigner un peu de prévenance. Il ne me fait pas l’effet d’un étranger. J’ai bien envie de lui ôter mon chapeau, ma chère.

– Il regarde fixement de ce côté, dit mistress Mould.

– Alors je vais le saluer ! s’écria Mould. Comment ça va-t-il, monsieur ? Je vous souhaite le bonjour. Ah ! il s’incline aussi. Manières parfaites. Mistress Gamp a nos cartes dans sa poche, je n’en doute pas. Voilà une aventure fort étrange, ma chère, et aussi fort agréable. Je ne suis pas superstitieux ; mais il semble réellement qu’on soit appelé à rendre à ce gentleman quelques-uns de ces petits et tristes devoirs qui sont du ressort de notre spécialité. Je ne vois même aucun inconvénient, ma chère, à ce que vous baisiez votre main à son adresse.

Mistress Mould baisa sa main.

« Ah ! dit Mould, il a l’air charmé. Pauvre garçon ! Je suis enchanté que vous ayez fait cela, mon amour. Adieu, adieu, madame Gamp ! ajouta-t-il en agitant la main. Le voilà qui part ! Il part ! »

Le voyageur partait en effet ; car M. Mould avait à peine fini de parler que la diligence se mit à rouler. Le mari et la femme, dans leur belle humeur, continuèrent gaiement leur chemin. M. Bailey s’éloigna avec Poll Sweedlepipe le plus promptement possible ; cependant il s’écoula quelque temps avant que le groom réussît à entraîner son ami, vu l’impression produite sur les nerfs du barbier par la moustache de Mme Prig, que Poll déclara une femme pleine d’appas transcendants.

Quand le petit mouvement produit autour de la diligence se fut dissipé, on eût pu voir Nadgett, dans le plus sombre compartiment du café du Bull, regarder fixement l’heure au cadran, comme si l’homme qui ne venait jamais était un peu en retard.

CHAPITRE V.

Qui prouvera qu’il peut survenir des changements dans les familles les mieux réglées, et que M. Pecksniff était un fier Tartufe.

Le premier soin du chirurgien, après avoir amputé un membre, est de réunir les artères que l’impitoyable couteau a séparées : de même, le devoir de cette histoire véridique qui, dans le cours inflexible de son récit, a séparé du tronc pecksniffien Mercy, son bras droit, est de revenir à la souche paternelle et de voir ce qu’il est advenu, en l’absence de la jeune femme, des différents rameaux de ce tronc.

D’abord, en ce qui concerne M. Pecksniff, faisons observer qu’ayant choisi pour sa fille cadette, la plus chère de ses affections, un mari tendre et indulgent, et accompli le souhait le plus ardent de son cœur paternel en lui assurant un établissement si prospère, il s’était rajeuni, et qu’en déployant les ailes de sa conscience irréprochable, il se sentait prêt à prendre son essor avec une nouvelle ardeur. C’est l’habitude des pères dans les comédies, après avoir donné leurs filles aux prétendants qui leur agréent, de se féliciter comme s’ils n’avaient rien de mieux à faire que de mourir immédiatement : ce qui ne les empêche pas de prendre leur temps. M. Pecksniff, qui était un père plus sage et plus positif, semblait penser que son affaire immédiate était de vivre au contraire ; et, puisqu’il s’était privé d’une consolation, de s’entourer de toutes les autres.

Cependant, bien que le brave homme eût beaucoup de penchant à la jovialité et à l’enjouement, et qu’il fût toujours prêt à s’ébattre dans le jardin de son imagination, comme un petit chat d’architecte qu’il était, il y avait un obstacle qui venait toujours à la traverse. La charmante Cherry, aiguillonnée par un sentiment d’insubordination et d’insolence qui, loin de s’adoucir ou de diminuer de violence, n’avait fait que s’envenimer et s’aigrir dans son cœur, la charmante Cherry, disons-nous, s’était mise ouvertement en rébellion. Elle était en guerre furieuse avec son cher papa : elle lui faisait mener ce qu’on appelle ordinairement (faute d’une meilleure image) une vie de chien. Mais jamais il n’y eut chenil, écurie ou maison, où se trouvât un chien dont la vie fût aussi rude que celle de M. Pecksniff avec sa douce enfant.

Le père et la fille étaient en train de déjeuner : Tom s’était retiré et les avait laissés seuls. M. Pecksniff avait d’abord l’air rechigné ; puis ayant éclairci son front, il regarda sa fille à la dérobée. Le nez de Cherry était ma foi très-rouge et retroussé en guerre comme par un avant-goût d’hostilités.

« Cherry, s’écria M. Pecksniff, quel grief y a-t-il donc entre nous ? Pourquoi, mon enfant, sommes-nous en mésintelligence ? »

Miss Pecksniff répondit du bout des lèvres à ce débordement d’affection par cette simple phrase :

« Vous m’ennuyez, p’pa.

– Je vous ennuie ? répéta M. Pecksniff avec un ton d’angoisse.

– Oh ! il est trop tard, p’pa, répliqua sa fille avec froideur, pour me parler comme ça. Je sais ce qu’en vaut l’aune.

– Voilà qui est fort, cria M. Pecksniff en s’adressant à son verre. Voilà qui est très-fort. Et c’est mon enfant, que j’ai portée dans mes bras quand elle avait des chaussons de laine sans semelle (je puis dire quand elle était dans ses langes), il y a bien des années de cela !…

– Vous n’avez pas besoin de m’insulter par-dessus le marché, p’pa, repartit Cherry avec un air de dépit. Je n’ai pas déjà tant d’années de plus que ma sœur, bien qu’elle soit mariée à votre ami.

– Ah ! humanité ! humanité ! pauvre humanité ! s’écria M. Pecksniff secouant la tête contre l’humanité, comme s’il n’en faisait pas partie. Quand on pense que c’est là la cause d’un pareil débat ! Ô mon Dieu, ô mon Dieu !

– Ça, la cause ! s’écria Cherry. Vous ferez mieux de dire le véritable motif, p’pa ; sinon, je le dirai moi-même. Songez-y ; cela m’est facile. »

Peut-être l’énergie avec laquelle Cherry parlait était-elle contagieuse. Quoi qu’il en soit, Pecksniff changea de ton et d’expression et passa à la colère, même à la violence, en disant :

« Vous le voulez. Le voici : c’est votre conduite d’hier, c’est votre conduite de tous les jours. Vous n’avez pas de retenue : vous ne dissimulez pas votre caractère : cent fois vous vous êtes montrée à découvert à M. Chuzzlewit.

– Moi ! cria Cherry avec un sourire amer. Ah ! vraiment ! ça m’est bien égal.

– Et moi donc ! » répliqua M. Pecksniff.

Sa fille lui répondit par un rire méprisant.

« Puisque nous en sommes venus aux explications, Charity, dit M. Pecksniff en branlant la tête d’un air menaçant, je vous dirai que je n’entends pas ça. Pas de bêtises, mademoiselle, je ne le souffrirai pas.

– Il le faudra bien, repartit Charity, balançant sa chaise en tout sens, et élevant la voix ; je ferai, p’pa, tout ce qu’il me plaira et vous ne m’en empêcherez pas. Je n’ai pas envie de me laisser toujours mortifier ; comptez là-dessus. Jamais aucun être dans ce monde n’a été traité avec moins d’égards que moi. (Ici elle se mit à gémir et à sangloter.) Je dois attendre de vous les traitements les plus odieux, je le sais ; mais je m’en moque, oui, je m’en moque. »

M. Pecksniff était tellement ahuri par le ton élevé qu’avait pris sa fille, qu’après avoir cherché autour de lui, dans son trouble frénétique, quelque moyen de calmer son emportement, il se leva et secoua Charity de manière que le chignon qui ornait sa tête branlait comme un panache. Elle fut si abasourdie par cet assaut, que M. Pecksniff put se croire maître du champ de bataille.

« Et je recommencerai, cria M. Pecksniff en se rasseyant et en reprenant haleine, si vous osez le prendre avec moi sur ce ton. Qu’avez-vous à vous plaindre d’un manque d’égards ? Si M. Jonas a jeté les yeux sur votre sœur de préférence à vous qui donc pouvait l’en empêcher ? Je voudrais bien le savoir. Est-ce que j’y peux rien ?

– N’est-ce pas moi qu’on était convenu de lui donner ? Ne s’est-on pas joué de mes sentiments ? Ne s’était-il pas adressé à moi d’abord ? dit Cherry en sanglotant et en joignant les mains. Et dire, ô mon Dieu ! que j’étais destinée à être ainsi secouée !

– Vous êtes destinée à me voir recommencer, répondit son père, si vous me forcez à employer ce moyen pour maintenir le décorum de cette humble demeure. Vraiment vous m’étonnez fort : je suis surpris que vous n’ayez pas plus de sens. Si M. Jonas ne se souciait pas de vous, comment pouvez-vous regretter de ne pas l’avoir épousé ?

– Moi, regretter de ne pas l’avoir épousé ! s’écria Cherry ; moi, regretter de ne pas l’avoir épousé, p’pa !

– Alors pourquoi jouez-vous cette comédie, répliqua le père, si vous ne le regrettez pas ?

– Parce que j’ai été traitée avec perfidie, s’écria Cherry, et parce que ma propre sœur et mon propre père ont conspiré contre moi. Je ne lui en veux pas à elle, dit Cherry d’un air plus irrité que jamais. Elle me fait pitié, je la plains, je connais la destinée qui l’attend avec ce misérable.

– Que vous appeliez ou non M. Jonas un misérable, mon enfant, dit M. Pecksniff avec résignation, il ne s’en portera pas plus mal ; mais appelez-le comme il vous plaira, et finissons-en.

– Ce n’est pas fini, p’pa, répliqua Charity ; non ! ce n’est pas fini. Ce n’est pas le seul point sur lequel nous soyons en désaccord. Je ne me soumettrai pas à tout cela. Il faut que vous le sachiez une fois pour toutes. Non ! je ne me soumettrai pas à tout cela, p’pa. Je ne suis pas assez imbécile ni assez aveugle. Tout ce que je puis vous dire, c’est que je ne m’y soumettrai pas. »

Quoique cette déclaration ne fût pas bien claire, c’est M. Pecksniff à son tour qui en éprouva une rude secousse ; tous ses pénibles efforts pour avoir l’air indifférent ne firent qu’augmenter sa profonde tristesse. Sa colère se changea en aménité, et ses paroles redevinrent douces et caressantes.

« Ma chère, dit-il, si dans l’emportement passager d’un moment d’irritation j’ai eu recours à certains moyens injustifiables pour arrêter une petite explosion de nature à vous faire tort ainsi qu’à moi (et c’est possible que je l’aie fait), je vous en demande pardon. Un père demandant pardon à son enfant, ajouta M. Pecksniff, c’est, à mon avis, un spectacle capable d’attendrir la plus âpre nature. »

Mais ces paroles n’attendrirent pas du tout miss Pecksniff, peut-être parce que sa nature n’était pas encore assez âpre. Au contraire, elle persista dans son dire et répéta à plusieurs reprises qu’elle n’était pas tout à fait assez imbécile ni assez aveugle, et qu’elle ne se soumettrait pas à tout ça.

« Vous êtes le jouet de quelque méprise, mon enfant ! s’écria M. Pecksniff ; mais je ne veux pas vous en demander la cause et ne tiens pas à la connaître. Non, je vous en prie, ajouta-t-il en étendant la main et en rougissant, laissons là ce sujet, ma chère, quel qu’il soit.

– C’est juste : il ne faut pas que ce sujet revienne jamais entre nous, monsieur, dit Charity. Mais je désire pouvoir l’éviter une autre fois, et en conséquence je dois vous prier de me chercher un gîte. »

M. Pecksniff promena ses regards autour de la chambre, et dit :

« Mon enfant !

– Une autre maison, papa, répondit Cherry sur un ton de plus en plus majestueux. Placez-moi chez Mme Todgers ou autre part, dans une condition indépendante : car je ne veux plus vivre ici, dans le cas où cela arriverait. »

Il est possible que Mlle Pecksniff rêvât chez Mme Todgers une cour d’adorateurs prêts dans leur enthousiasme à tomber à ses pieds. Il est possible que M. Pecksniff, par l’effet de son rajeunissement, vît de son côté dans cette suggestion un moyen commode de se débarrasser d’une charge que le caractère de Cherry et la surveillance à exercer sur elle lui rendaient pénible. Ce qu’il y a de sûr, c’est que cette proposition fut loin de résonner aux oreilles attentives de M. Pecksniff comme le glas funèbre de ses espérances.

Mais c’était un homme à grands sentiments, à sensibilité exquise : il prit son mouchoir dans ses mains et le pressa contre ses yeux, comme n’y manquent jamais les gens de cette espèce, surtout lorsqu’ils savent qu’on les regarde.

« L’un des oiseaux de ma couvée, s’écria M. Pecksniff, m’a quitté pour se réfugier dans le sein d’un étranger, l’autre veut s’envoler chez Mme Todgers. À la bonne heure. Et moi, qu’est-ce que je vais devenir ? Je n’en sais en vérité rien, mais n’importe. »

Cette réflexion, rendue peut-être plus touchante encore, parce qu’elle n’était qu’à demi formulée, ne produisit aucun effet sur Charity, qui resta renfrognée, roide et inexorable.

« Mais j’ai toujours sacrifié le bonheur de mes enfants au mien propre… je veux dire mon propre bonheur à celui de mes enfants ; et je ne commencerai pas aujourd’hui à régler ma vie sur d’autres principes. Si vous devez être plus heureuse chez Mme Todgers que dans la maison paternelle, ma chère enfant, allez chez Mme Todgers !… Ne vous inquiétez pas de moi, mon enfant, ajouta M. Pecksniff avec émotion, je me tirerai toujours d’affaire. »

Miss Charity, qui avait deviné le secret plaisir que son père éprouvait à la pensée du changement proposé, contint elle-même sa joie et s’occupa de négocier les termes de la séparation. Les idées de Pecksniff à ce sujet furent d’abord si étroites, qu’un autre différend, qui eût pu amener une nouvelle secousse du chignon, menaça de s’ensuivre ; mais par degrés ils arrivèrent à une sorte de bonne entente, et l’orage se dissipa. À vrai dire, le projet de miss Charity était si agréable à tous deux, qu’il eût été bien étonnant qu’ils n’en vinssent pas à un arrangement amical. Il fut bientôt convenu entre eux que ce plan serait mis à l’essai, et cela immédiatement, c’est-à-dire que Cherry se plaindrait de n’être pas bien portante, et prétexterait le besoin d’un changement d’air, le désir d’être près de sa sœur, pour servir d’excuse à son départ aux yeux de M. Chuzzlewit et de Mary, informés d’ailleurs au préalable de son indisposition prétendue. Ces prémisses étant acceptées, M. Pecksniff donna sa bénédiction à Cherry avec toute la dignité d’un homme qui, par pure abnégation, a fait un pénible sacrifice, mais qui se console en songeant que la vertu trouve sa récompense en elle-même. Ce fut la première fois qu’ils se réconcilièrent depuis cette nuit difficile à pardonner, où M. Jonas, faisant fi de l’aînée, avait déclaré son amour pour la cadette, et où M. Pecksniff l’avait pourtant accueilli pour gendre, par des considérations de haute moralité.

Mais au nom du ciel, par quelle merveille (une merveille de plus dans cette illustre famille des sept merveilles du monde, tant vantées), par quelle merveille M. Pecksniff et sa fille étaient-ils au moment de se séparer ? Comment se faisait-il que leurs relations mutuelles eussent été altérées à ce point ? Pourquoi miss Pecksniff avait-elle été assez violente pour faire entendre qu’elle n’était ni aveugle ni imbécile, et qu’elle ne supporterait pas cela ? Serait-il bien possible que M. Pecksniff eût quelque velléité de se remarier, et que Charity, avec l’œil perçant d’une vieille fille, eût pénétré son dessein ?

Allons aux informations.

M. Pecksniff étant un homme irréprochable, sur lequel le souffle de la calomnie passait sans laisser de traces, comme tout autre souffle sur une surface polie, pouvait se permettre bien des choses impossibles au commun des mortels. Il connaissait la pureté des ses intentions : aussi, quand il avait une intention, il mettait à l’exécuter toute l’ardeur d’un honnête (ou d’un malhonnête) homme. Or, avait-il quelque motif puissant et palpable de prendre une seconde femme ? Oui, il en avait un, non pas un, mais deux, mais un grand nombre de motifs combinés.

Le vieux Martin Chuzzlewit avait subi par degrés un important changement : depuis la nuit où il était arrivé sous de si fâcheux auspices chez M. Pecksniff, il était devenu comparativement docile et maniable. M. Pecksniff avait attribué d’abord cette transformation subite à l’effet que la mort de son frère avait produit sur lui. Mais, à partir de ce jour, le caractère de Martin Chuzzlewit semblait s’être modifié par une progression régulière, et il avait fini par tomber dans une indifférence absolue pour toute autre personne que M. Pecksniff. Son air était le même qu’auparavant, mais son esprit était bien changé. Ce n’était pas que telle ou telle passion eût pris un caractère plus marqué ou plus adouci : c’était l’ensemble même, c’était l’homme tout entier qui s’était décoloré. Là où un trait de son caractère avait disparu, il n’avait pas été remplacé par un autre. Ses sens mêmes baissaient aussi. Il avait la vue moins bonne, l’oreille dure : il ne paraissait pas faire attention à ce qui se passait sous ses yeux, et restait profondément taciturne durant des jours entiers. Le progrès de cet affaissement fut si rapide, qu’il était à peu près consommé, avant qu’on eût commencé à s’en apercevoir. M. Pecksniff fut le premier à en faire la découverte, et, comme il avait le souvenir encore frais d’Anthony Chuzzlewit, il reconnut chez Martin les mêmes symptômes de décadence.

Pour un gentleman aussi sensible que M. Pecksniff, c’était un spectacle des plus douloureux. Il ne pouvait s’empêcher de songer à la possibilité d’un complot dirigé contre son respectable parent par des gens intéressés, et de prévoir que ses richesses pourraient tomber dans des mains indignes. Cette pensée lui donna tant de trouble qu’il résolut de s’assurer de la fortune entière, de tenir à distance les prétendants à la succession, et d’élever, à son profit, un rempart autour du vieux Chuzzlewit. Peu à peu il se mit à expérimenter si M. Chuzzlewit promettait de devenir un instrument entre ses mains : après s’être convaincu qu’il en était ainsi, et que le vieillard était comme une molle argile sous ses doigts plastiques, il ne fut plus occupé, la bonne âme ! qu’à rétablir son ascendant sur lui ; et, comme les premières épreuves qu’il faisait de son pouvoir réussissaient au delà de ses espérances, il commença à penser qu’il entendait déjà l’argent du vieux Martin sonner dans ses chères petites poches.

Cependant, quand M. Pecksniff réfléchissait là-dessus (et il avait trop de zèle pour ne pas y réfléchir souvent), quand il songeait, le cœur palpitant, à la marche des événements qui avaient mis dans ses mains le vieux gentleman pour la confusion des intrigants et le triomphe d’un caractère droit et honnête comme le sien, il sentait toujours qu’il avait dans Mary Graham une pierre d’achoppement. Le vieillard pouvait dire tout ce qu’il lui plaisait : M. Pecksniff n’en connaissait pas moins l’affection qu’il portait à cette jeune fille. Il savait que Chuzzlewit avait montré cet attachement dans mille petites circonstances ; qu’il aimait à voir Mary près de lui et ne se trouvait jamais à son aise quand elle était longtemps absente. Il avait bien fait serment, disait-on, de ne lui rien laisser dans son testament ; mais M. Pecksniff en doutait fort. Et quand ce serait vrai, n’avait-il pas un grand nombre de moyens pour se soustraire à son serment et rassurer sa conscience ? M. Pecksniff savait bien que la chose était facile. Que l’isolement de Mary, laissée après lui sans protecteur, ne fût pas un léger souci pour l’esprit du vieillard, M. Pecksniff le savait aussi, car il avait souvent entendu M. Chuzzlewit en exprimer de l’inquiétude. « Mais, se disait M. Pecksniff, si je l’épousais !… Eh bien ! répétait-il, redressant sa chevelure et contemplant son buste sculpté par Spoker : si je commençais par m’assurer de l’assentiment du vieillard (il est à peu près imbécile, le pauvre gentleman), si j’épousais Mary !… »

M. Pecksniff avait à un degré très-vif le sentiment de la beauté, surtout chez les femmes. Sa conduite à l’égard du beau sexe était remarquable par le caractère de l’insinuation. On se souvient qu’à un autre endroit de ce livre il embrassait Mme Todgers à la moindre occasion. C’était une faiblesse qu’il avait comme ça, une suite de la douceur naïve de ses dispositions naturelles. Avant d’avoir dans l’esprit aucune pensée matrimoniale, il avait donné à Mary quelques petits témoignages de son admiration platonique. Ils avaient été repoussés avec indignation, mais cela ne faisait rien. Il est vrai que, sitôt que cette idée se fut développée en lui, sa passion devint trop ardente pour échapper à l’œil perçant de Cherry, qui lut tous ses projets d’un seul regard. Mais M. Pecksniff n’en avait pas moins continué à ressentir le pouvoir des charmes de Mary. Ainsi, l’Intérêt et l’Amour marchaient de pair, attelés ensemble au char matrimonial du plan de M. Pecksniff.

Quant à certaine velléité de faire payer ainsi au jeune Martin les expressions insolentes dont il s’était servi au moment de leur séparation, et de lui fermer encore plus toute espérance de réconciliation avec son grand-père, M. Pecksniff était trop doux et trop miséricordieux pour être soupçonné de nourrir une pareille idée. Quant à être repoussé par Mary, M. Pecksniff était convaincu que, dans sa position, Mary ne pourrait jamais résister, si M. Chuzzlewit et lui se trouvaient tous deux réunis contre elle. Quant à consulter les vœux de la demoiselle dans une telle circonstance, cela n’entrait pas dans le code moral de M. Pecksniff : car il connaissait son prix, il savait que son alliance ne pouvait être regardée que comme une bénédiction par la personne intéressée. Sa fille ayant rompu la glace et brisé entre eux tout lien, M. Pecksniff n’avait plus maintenant qu’à poursuivre son dessein aussi adroitement qu’il le pourrait et par les voies les plus habiles.

« Eh bien, mon bon monsieur, dit M. Pecksniff en rencontrant le vieux Martin dans le jardin, car c’était par là qu’il passait volontiers dans ses promenades, comment va notre cher ami, par cette délicieuse matinée ?

– Est-ce que vous voulez parler de moi ? lui demanda le vieillard.

– Ah ! se dit M. Pecksniff, un de ses jours de surdité, à ce que je vois. Et de qui voulez-vous donc que je parle, mon cher monsieur ?

– Vous auriez pu parler de Mary, répliqua le vieillard.

– Certes : vous avez raison. Je puis parler d’elle comme d’une bonne et excellente amie, j’espère, répliqua M. Pecksniff.

– Je l’espère aussi, répondit le vieux Martin. Car je crois qu’elle mérite ce titre.

– Vous le croyez ! s’écria Pecksniff. Dites que vous en êtes sûr, monsieur Chuzzlewit.

– Je vois bien que vous parlez, répliqua Martin, mais je ne saisis point ce que vous dites ; parlez plus haut.

– Il devient plus sourd qu’un caillou, pensa Pecksniff. Je disais, mon cher monsieur, que je crains d’avoir la douleur de me séparer de Cherry.

– Qu’a-t-elle donc fait ? demanda le vieillard.

– Il vous pose les plus ridicules questions que j’aie jamais entendues, murmura M. Pecksniff. On dirait aujourd’hui qu’il est tombé en enfance. » Après quoi, il ajouta avec un tendre rugissement : « Elle n’a rien fait, mon cher ami.

– Pourquoi alors êtes-vous au moment de vous séparer ? demanda Martin.

– Elle n’est pas du tout bien portante, répondit M. Pecksniff. Et puis sa sœur lui manque, mon cher monsieur : elle l’aimait à la folie depuis le berceau. Je songe à lui faire faire un petit tour à Londres pour la changer, un bon petit tour un peu long, monsieur, si je vois qu’elle s’y plaît.

– Très-bien, s’écria Martin, cela est judicieux.

– Je suis heureux de vous entendre parler ainsi. J’espère que vous voudrez bien continuer à me tenir compagnie dans ma triste solitude, quand ma fille sera partie.

– Je n’ai pas l’intention de m’éloigner d’ici, répondit Martin.

– Alors pourquoi, dit M. Pecksniff en passant le bras du vieillard sous le sien et en marchant lentement, pourquoi, mon bon monsieur, ne viendriez-vous pas vous établir auprès de moi ? Je pourrais du moins vous entourer de plus de confort dans mon humble cottage que ne vous en offrirait une maison meublée, dans ce village. Pardonnez-moi, monsieur Chuzzlewit, pardonnez-moi si je vous dis que le Dragon, quoique bien dirigé par mistress Lupin, qui est, autant que je puis croire, une des plus dignes créatures de ce pays, n’est après tout qu’une auberge peu bienséante pour miss Graham. »

Martin réfléchit un moment ; puis après lui avoir secoué la main, lui dit :

« Oui, vous avez parfaitement raison. Ce n’est pas là ce qu’il lui faut. »

M. Pecksniff ajouta éloquemment :

« La vue même des quilles est loin de convenir à une âme délicate.

– C’est à coup sûr un amusement vulgaire, dit le vieux Martin.

– Du dernier vulgaire, répondit M. Pecksniff. Alors pourquoi ne pas amener ici miss Graham, monsieur ? Voici la maison. Je vais y être seul ! car Thomas Pinch ne compte pas. Votre intéressante amie occupera la chambre de ma fille : vous choisirez la vôtre : nous n’aurons pas de discussion pour cela, je vous assure.

– C’est probable, » dit Martin.

M. Pecksniff lui pressa la main.

« Nous nous comprenons, mon cher monsieur, je le vois… Je le mène par le bout du nez, se dit-il avec ivresse.

– Vous me laisserez régler le prix de la pension ? dit le vieillard après une minute de silence.

– Oh ! ne parlez pas de pension, s’écria Pecksniff.

– Je dis, répéta Martin avec une lueur de son obstination d’autrefois, que vous me laisserez libre de fixer le prix de la pension. Y consentez-vous ?

– Puisque vous le désirez, mon bon monsieur.

– C’est toujours mon habitude, dit le vieillard ; vous savez que c’est toujours mon habitude. Je veux payer partout où je vais, même chez vous. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne me restera pas encore avec vous un compte que je vous acquitterai quelque jour, Pecksniff. »

L’architecte était trop ému pour parler. Il essaya de répandre une larme sur la main de son bienfaiteur, mais il n’en put trouver une dans ses yeux. Sa distillerie était à sec.

« Puisse ce jour être très-éloigné ! telle fut sa pieuse exclamation. Ah ! monsieur, si je pouvais dire quel profond intérêt je ressens pour vous et les vôtres ! Je veux parler de notre jeune et belle amie.

– C’est vrai, répondit Martin, c’est vrai ; elle a besoin d’avoir quelqu’un qui lui porte intérêt. J’ai eu tort de l’élever comme j’ai fait. Quoiqu’elle fût orpheline, elle eût trouvé pour la protéger quelqu’un qu’elle eût aimé en retour. Quand elle était encore enfant, je me complaisais dans la pensée qu’en satisfaisant ma fantaisie de la placer entre moi et de lâches intrigants, je lui avais rendu service. Maintenant c’est une femme, et je n’ai plus cette consolation. Elle n’a pas d’autre protecteur qu’elle-même. Je l’ai laissée dans un tel isolement du monde, que le premier chien venu peut la mordre ou la flatter traîtreusement. Et pourtant elle a besoin des égards les plus délicats. Ah ! oui, elle en a grand besoin.

– Si l’on pouvait changer sa position d’une manière définitive, monsieur ? suggéra M. Pecksniff.

– Comment cela pourrait-il s’arranger ? Voulez-vous que j’en fasse une couturière ou une gouvernante ?

– Le ciel me préserve de cette idée ! dit M. Pecksniff. Cher monsieur, il y a d’autres moyens, il y en a. Mais je suis trop ému et trop troublé en ce moment pour en dire davantage. Je sais à peine ce que je dis. Permettez-moi de remettre cette conversation à une autre fois.

– Seriez-vous malade ? demanda Martin avec anxiété.

– Non, non, s’écria Pecksniff. Non, permettez-moi de reprendre cet entretien une autre fois. Je vais faire un petit tour de promenade. Dieu vous bénisse ! »

Le vieux Martin lui rendit sa bénédiction et lui serra la main. Comme il s’éloignait et se dirigeait lentement vers la maison, M. Pecksniff resta à le regarder, parfaitement bien remis de sa dernière émotion que, chez un autre homme, on eût pu prendre pour un stratagème inventé afin de tâter le pouls à son malade. Quant au vieillard, à cette communication, sa physionomie avait si peu changé d’expression que M. Pecksniff, en le voyant s’éloigner, ne put s’empêcher de répéter :

« Quand je disais que je menais cet homme-là par le bout du nez ! »

Le vieux Martin s’était avisé de tourner la tête et de lui envoyer un salut amical ; M. Pecksniff lui répondit par le même geste.

« J’ai pourtant vu un temps, se disait M. Pecksniff, et ce temps n’est pas encore éloigné, où il ne daignait seulement pas me regarder. Que ce changement est flatteur ! Le tissu du cœur humain est si délicat, et les moyens de le prendre sont si compliqués ! À le voir, on dirait qu’il est toujours le même, et cependant je le mène maintenant par le bout du nez. Ce que c’est ! »

À la vérité, il semblait qu’il n’y eût plus rien que M. Pecksniff ne pût risquer maintenant vis-à-vis de Martin Chuzzlewit car tout ce que M. Pecksniff disait ou faisait était juste, et tout ce qu’il décidait était fait. Martin n’avait échappé à tant de pièges de la part des parents besogneux à l’affût de sa fortune, et n’était resté, durant tant d’années, dans la coquille de sa défiance soupçonneuse, que pour devenir l’instrument et le jouet du bon Pecksniff. Le bonheur que lui donnait cette conviction se peignait sur la figure de l’architecte, qui continua sa promenade du matin.

La température printanière du cœur de Pecksniff se reflétait sur le sein de la nature. À travers de profondes et vertes échappées où les branches formaient une voûte et montraient les rayons du soleil jaillissant dans une admirable perspective ; à travers la fougère emperlée de rosée d’où les lièvres frémissants se glissaient et disparaissaient à son approche ; au milieu d’étangs ombragés et d’arbres tombés ; suivant les pentes des vallées et faisant bruire les feuilles dont le parfum n’était plus qu’un souvenir, errait le doux Pecksniff. Longeant les barrières des prairies et les haies embaumées de roses sauvages, et passant auprès de cottages au toit de chaume dont les habitants se courbaient humblement devant lui comme devant un homme savant et bon, le digne Pecksniff était plongé dans une calme méditation. L’abeille passait en bourdonnant et butinait son miel. Les cousins parasites voltigeaient follement dans leur cercle élastique, et, devançant toujours ses pas, dansaient gaiement devant lui. La mémoire des longues herbes glissaient timidement sur leurs plis, suivant le mouvement des nuages qui flottaient au loin dans les airs. Les oiseaux innocents, image ailée de la conscience de Pecksniff, le saluaient de leurs chants sur chaque branche, et M. Pecksniff rendait hommage à sa manière, à cette belle journée, en ruminant ses projets tout le long du chemin.

Il vint trébucher par hasard, au milieu de ses réflexions, contre la large racine d’un vieil arbre, et leva ses yeux honnêtes pour examiner le terrain qu’il avait devant lui. Quel frémissement il éprouva en voyant le rêve de ses pensées en chair et en os ! À deux pas était Mary, Mary elle-même ! et seule !

D’abord M. Pecksniff s’arrêta comme s’il avait eu l’intention d’éviter la jeune fille ; mais son second mouvement fut d’avancer, ce qu’il fit rapidement. Il chantait en marchant, si doucement et avec une telle innocence, qu’il ne lui manquait que des plumes et des ailes pour être un oiseau.

En entendant derrière elle des notes qui ne venaient pas des chanteurs du bosquet, Mary se retourna. M. Pecksniff lui adressa un baiser de la main et fut en un instant auprès d’elle.

« Vous venez admirer la nature ? dit M. Pecksniff ; c’est comme moi.

– La matinée est si belle, dit Mary, que je me suis laissé entraîner à aller plus loin que je ne le voulais ; je vais m’en retourner.

– Encore comme moi, dit M. Pecksniff. Je vais retourner avec vous. Prenez mon bras, ma charmante enfant, » ajouta-t-il.

Mary repoussa l’invitation et marcha si vite que M. Pecksniff lui fit cette observation :

« Vous marchiez tout doucement quand je vous ai rencontrée. Pourquoi êtes-vous si cruelle que de presser le pas maintenant ? Vous ne vouliez pas m’éviter, sans doute ?

– Pardon, répondit-elle en tournant vers lui sa joue empourprée d’indignation. Vous le savez bien ! Laissez-moi, monsieur Pecksniff ; je ne veux pas que vous me touchiez, cela me déplaît. »

La toucher !… Eh quoi ! ce chaste et patriarcal contact que mistress Todgers, une personne assurément très-réservée, avait supporté non-seulement sans se plaindre, mais encore avec une apparente satisfaction ! C’était parfaitement injuste. M. Pecksniff ne dissimula point qu’il était fâché de l’entendre parler ainsi.

« Si vous n’avez pas remarqué, dit Mary, que c’est là l’impression que j’éprouve, recevez-en l’assurance de mes propres lèvres ; et si vous êtes un gentleman, ne continuez pas à m’offenser.

– Bien, bien, dit doucement M. Pecksniff. Je ne pourrais qu’approuver cette pudeur chez ma propre fille ; comment pourrais-je m’en plaindre chez une belle personne comme vous ? C’est une chose pénible et qui me fend le cœur ; mais je ne veux pas vous contrarier, Mary. »

Elle essaya de lui dire qu’elle en était bien fâchée ; mais elle ne put s’y résoudre, et, vaincue par l’émotion, elle fondit en larmes. M. Pecksniff put donc recommencer à son aise avec elle son jeu de la maison, dans l’intention de faire durer le plaisir longtemps ; et, prenant avec la main qu’il avait de libre la main de Mary, il s’amusa tantôt à écarter les doigts de la jeune fille avec les siens, tantôt à les baiser, tout en poursuivant ainsi la conversation :

« Je suis content que nous nous soyons rencontrés, très-content. Je puis maintenant décharger mon cœur d’un secret qui me pèse, et vous parler en toute confiance. Mary, dit Pecksniff, prenant les intonations les plus tendres, si tendres qu’elles ressemblaient à un petit hurlement, ma chère amie ! je vous aime !… »

Ce que c’est que la dissimulation des jeunes filles !… Mary eut l’air de frissonner.

« Je vous aime, ma chère amie, continua M. Pecksniff, avec une ardeur qui m’étonne moi-même. Je supposais que les sensations de ce genre avaient été ensevelies dans la tombe d’une dame qui ne venait qu’en seconde ligne après vous pour les qualités de l’esprit et de la beauté ; mais je m’aperçois que je m’étais trompé. »

Elle essaya de dégager ses mains ; mais elle eût pu aussi facilement tenter de s’affranchir de l’étreinte d’un boa constrictor amoureux, si l’on peut comparer à Pecksniff ce reptile artificieux.

« Je suis veuf, c’est vrai, dit M. Pecksniff, passant en revue les bagues qu’elle portait aux doigts, et suivant avec son pouce épais les méandres d’une veine bleue et délicate ; je suis veuf et j’ai deux filles, mais je n’ai pas encore trop de charges, mon amour. L’une est mariée, comme vous savez ; l’autre, de son propre gré, et surtout parce qu’elle a pressenti, je l’avoue, et pourquoi pas ? que je veux changer de condition, est au moment de quitter la maison paternelle. Je suis estimé, je l’espère. On se plaît à dire du bien de moi, à ce que je puis croire. Ma personne et mes manières ne sont pas absolument celles d’un monstre, j’en ai la confiance. Ah ! la vilaine petite main, dit M. Pecksniff, en cherchant à retenir celle qui cherchait à lui échapper, ne voilà-t-il pas qu’elle m’a fait prisonnier ! Allez, allez ! »

Et il tapa la vilaine petite main pour la punir ; et puis, pour la réconforter, il l’attira dans son gilet.

« Bénis dans notre affection réciproque, dit-il, et dans la société de notre vénérable ami, mon cher trésor, nous serons heureux. Quand il aura abordé au port du repos, nous nous consolerons ensemble. Qu’en dites-vous, ma jolie princesse ?

– Il est possible, répondit précipitamment Mary, que je vous doive de la gratitude pour ce témoignage de votre confiance. Je ne puis dire précisément que je vous en remercie, mais je veux supposer que vous méritez mes remercîments. Acceptez-les et laissez-moi, je vous prie, monsieur Pecksniff. Je ne saurais écouter votre proposition. Je ne saurais l’accueillir. Il y a bien des femmes auxquelles elle peut convenir ; mais à moi, non. Par pitié, de grâce, laissez-moi ! »

M. Pecksniff continuait de marcher avec son bras passé autour de la taille de Mary et sa main dans la sienne, avec autant de satisfaction que s’ils s’étaient donnés tout entiers l’un à l’autre et qu’ils se fussent unis par les liens du plus tendre amour.

« Si vous usez vis-à-vis de moi de la supériorité de votre force, dit Mary, qui, en voyant que les paroles honnêtes ne produisaient pas le moindre effet sur lui, ne fit plus aucun effort pour cacher son indignation, si vous me contraignez par l’ascendant de votre force physique à revenir avec vous pour être tout le long du chemin victime de votre insolence, vous ne pourrez du moins empêcher ma pensée de s’exprimer librement. Vous ne m’inspirez que le plus profond dégoût ; je connais le fond de votre caractère et je le méprise.

– Non, non ! dit M. Pecksniff avec douceur. Non, non, non !

– Par quel artifice ou par quel malheureux concours de circonstances avez-vous acquis votre influence actuelle sur M. Chuzzlewit ? je l’ignore. Peut-être même survivra-t-elle à la connaissance de ce que vous faites là ! mais, en tout cas, monsieur, il sera instruit de votre conduite. »

M. Pecksniff souleva languissamment ses lourdes paupières et les laissa retomber. Il avait l’air de dire avec un sang-froid imperturbable : « Ah ! en vérité ! »

« N’est-ce pas assez, dit Mary, de changer et de fausser son caractère, de faire tourner ses préjugés au profit de vos mauvais desseins, d’endurcir un cœur naturellement bon en lui cachant la vérité pour ne laisser pénétrer jusqu’à lui que des idées fausses et mensongères ? n’est-ce pas assez d’avoir tout ce pouvoir, d’en user et d’en abuser, sans vous montrer encore grossier, cruel et lâche avec moi ? »

Et M. Pecksniff continuait de l’emmener tranquillement, d’un air aussi paisible et aussi innocent que l’agneau qui broute dans les champs.

« Quoi ! monsieur, rien ne peut donc vous émouvoir ! s’écria Mary.

– Ma chère, répondit M. Pecksniff avec un coup d’œil placide, l’habitude qu’on a d’examiner sa conscience et la pratique de… dirai-je de la vertu ?

– De l’hypocrisie ! dit vivement Mary.

– Non, non, reprit M. Pecksniff, tapotant d’un air de reproche la main captive de la jeune fille ; la pratique de la vertu… tout cela m’a appris si bien à me tenir sur mes gardes, qu’il est très-difficile de me déconcerter. Le fait est curieux ; mais réellement c’est chose très-difficile pour qui que ce soit de me déconcerter. Et, ajouta M. Pecksniff en redoublant son étreinte folâtre, mademoiselle a pensé qu’elle le pourrait ! on voit bien qu’elle ne connaît guère mon cœur ! »

Guère en effet. Mary avait l’esprit si mal fait, qu’elle eût préféré aux caresses de M. Pecksniff celles d’un crapaud, d’une vipère ou d’un serpent, qui sait même ? l’embrassement d’un ours.

« Voyons, voyons, dit ce bon gentleman, un mot ou deux arrangeront l’affaire et rétabliront entre nous la bonne intelligence. Je ne suis pas fâché, mon amour.

– Vous fâché !

– Non, je ne le suis pas, je vous le déclare. Ni vous non plus. »

Il y avait cependant sous la main de M. Pecksniff un cœur palpitant qui disait bien le contraire.

« Je suis sûr que vous ne l’êtes pas, reprit-il, et je vous dirai comment. Il y a deux Martin Chuzzlewit, ma chère, et, si vous communiquiez à l’un votre colère, cela aurait pour l’autre de sérieuses conséquences. Vous comprenez ? Vous ne voudriez point lui nuire, n’est-ce pas ? »

Mary trembla de tout son corps, et lança à Pecksniff un regard empreint de tant de fierté dédaigneuse, qu’il détourna les yeux, sans doute pour n’être pas obligé de se fâcher malgré lui.

« Une querelle toute passive, mon amour, dit M. Pecksniff, peut se changer en une guerre active ; souvenez-vous-en. Il serait pénible de couronner la ruine d’un jeune homme déshérité déjà dans ses espérances compromises : mais ce ne serait pas difficile. Ah ! que c’est facile, au contraire ! Vous dites que j’ai quelque influence sur notre vénérable ami ? c’est bien possible, je ne dis pas non. »

Il leva ses yeux sur ceux de Mary, et secoua la tête d’un air de raillerie charmante.

« Non, continua-t-il d’un ton plus sérieux ; tout considéré, ma mignonne, si j’étais à votre place, je garderais mon secret pour moi. Je ne suis pas du tout sûr, bien loin de là, que la chose surprît notre ami : car nous avons eu ensemble, pas plus tard que ce matin, un bout de conversation, et la nécessité de vous établir d’une manière plus convenable lui donne de l’anxiété, beaucoup d’anxiété. Mais qu’il soit surpris ou non, la conséquence de votre dénonciation serait la même. Martin junior pourrait en souffrir beaucoup. Je ne demande pas mieux que d’avoir pitié de Martin junior, voyez-vous ! dit M. Pecksniff avec un sourire persuasif. Il ne le mérite guère ; mais c’est égal, c’est moi qui sollicite sa grâce auprès de vous. »

C’est pour le coup que la jeune miss pleura amèrement ; elle tomba dans un tel accès de douleur, que Pecksniff jugea prudent de laisser là sa taille et qu’il ne tint plus Mary que par la main.

« Quant à notre part dans cet important petit secret, dit-il, nous la garderons pour nous et nous en parlerons entre nous, lorsque les premiers moments seront passés. Vous consentirez, mon amour, vous consentirez, je le sais. Quelle que soit votre idée à cet égard, vous consentirez. Je crois me rappeler avoir ouï dire, je ne sais vraiment où ni comment, ajouta-t-il avec une franchise enchanteresse, que vous et Martin junior, quand vous étiez petits, vous avez éprouvé l’un pour l’autre une sorte de tendresse enfantine. Lorsque nous serons mariés, vous aurez la satisfaction de penser qu’au lieu de persévérer pour sa ruine, cette fantaisie vous a passé pour son bien : car nous verrons alors ce qu’il nous sera possible de faire pour rendre à Martin junior quelque petit service. J’ai, dites-vous, de l’influence sur notre vénérable ami ? peut-être bien ; je ne dis pas non. »

L’entrée du bois où se passait cette scène charmante touchait à la maison de M. Pecksniff. Les deux interlocuteurs se trouvaient maintenant si rapprochés de l’habitation, que Pecksniff s’arrêta, et prenant Mary par son petit doigt, lui dit d’un ton folâtre en manière d’adieu :

« Voulez-vous que je le morde ? »

Ne recevant point de réponse, il le baisa au lieu de le mordre ; puis se baissant, il inclina vers le visage de Mary sa figure flasque et mollasse (on peut être homme de bien et avoir la figure mollasse) ; et lui donnant sa bénédiction, qui, venant d’une telle source, était suffisante pour lui assurer force et bonheur depuis ce jour jusqu’à la fin de sa vie, il la lâcha enfin et la laissa aller.

La galanterie, la vraie galanterie, passe pour donner à un homme de la noblesse et de la dignité ; et l’amour a raffiné plus d’un ours mal léché. Mais M. Pecksniff (peut-être parce que, pour une nature aussi épurée que la sienne, l’amour et la galanterie n’étaient que des détails grossiers) ne paraissait certainement en avoir retiré aucun avantage, maintenant qu’il était demeuré seul. Au contraire, il semblait rapetissé et racorni ; il avait l’air de vouloir se cacher en lui-même et d’être tout malheureux de n’y pouvoir réussir. Ses souliers étaient évidemment trop grands pour lui, ses manches trop longues ; il avait des cheveux de chien noyé, un chapeau qui ne lui tenait pas sur la tête, une figure en lame de couteau, un cou allongé qui semblait appeler la corde à son secours ; en moins de deux minutes il était devenu tout brûlant, tout pâle, honteux, mesquin, furtif, c’est-à-dire l’antipode d’un Pecksniff. Mais bientôt après il redevint lui-même, et rentra à son logis avec une expression aussi radieuse que s’il avait été le grand prêtre de l’Été en personne.

« Papa, dit Charity, j’ai arrangé mon départ pour demain.

– Sitôt, mon enfant !

– Dans les circonstances où nous sommes, répondit Charity, je ne saurais partir trop tôt. J’ai écrit à Mme Todgers pour lui proposer un arrangement, et je l’ai priée de m’attendre en tout cas à l’arrivée de la diligence… Monsieur Pinch, vous allez être entièrement votre maître. »

M. Pecksniff venait de sortir de la chambre, et M. Pinch venait d’y entrer.

« Mon maître !… répéta Tom.

– Oui, vous n’aurez plus personne entre mon père et vous, dit Charity. Du moins je l’espère, car on ne peut jamais répondre de rien. Ce monde est si changeant !

– Eh quoi ! est-ce que… est-ce que vous allez vous marier, miss Pecksniff ? demanda Tom, au comble de la surprise.

– Pas positivement, dit Charity en balbutiant. Je n’y suis point encore décidée. Je crois que ce serait déjà fait, si j’avais voulu, monsieur Pinch.

– Je crois bien, » dit Tom.

Et en effet, il le croyait de bonne foi, il le croyait du fond du cœur.

« Non, dit Charity, je ne vais pas me marier. Ni moi, ni d’autre, que je sache. Hum ! mais je ne vais plus demeurer avec papa. J’ai mes raisons, mais c’est un grand secret. J’éprouverai toujours une vive amitié pour vous, je vous l’assure, à cause de la fermeté que vous avez montrée certaine nuit. Pour ce qui est de vous et de moi, monsieur Pinch, nous nous séparons les meilleurs amis du monde ! »

Tom la remercia de sa confiance et de son amitié ; mais la première cachait encore un mystère qui le confondait complètement. Dans son dévouement extravagant pour la famille Pecksniff, il avait ressenti la perte de Merry plus qu’on n’aurait pu le croire, si l’on n’avait pas su que, plus il éprouvait d’avanies dans cette maison, plus il se reprochait de les avoir méritées. À peine s’était-il réconcilié avec cette idée que voilà Charity qui allait partir aussi ! Elle avait grandi en quelque sorte sous les yeux de Tom. Si les deux sœurs étaient aussi les filles de Pecksniff, elles ne l’étaient guère moins de Tom : il était accoutumé à les servir comme Pecksniff à les aimer. Il ne pouvait donc se résigner à ce nouveau départ, et Tom n’eut pas cette nuit-là deux heures de sommeil : il la passa tout entière à réfléchir à ces terribles changements.

Quand le matin reparut, Tom pensa que tout ce mystère n’avait été qu’un rêve. Mais non : en descendant l’escalier, il trouva tout le monde occupé à boucler les malles, à lier les boîtes, à faire, pour le départ de miss Charity, une foule de préparatifs qui durèrent toute la journée. À l’heure du passage de la diligence du soir, miss Charity déposa sur la table du parloir avec une grande solennité les clefs du ménage ; elle prit gracieusement congé de toute sa maison, et donna au toit paternel une bénédiction dont, le dimanche suivant, à l’église, la servante de Pecksniff, si l’on en croit les mauvaises langues, remercia le ciel avec ferveur.

CHAPITRE VI.

M. Pinch est dispensé d’un devoir auquel il n’était, en conscience, obligé envers personne, et M. Pecksniff ne peut se dispenser de remplir un devoir auquel il est, en conscience, obligé envers la société.

Les derniers mots du dernier chapitre nous conduisent tout naturellement au début de celui-ci qui lui succède : car il s’agit d’une église. Il s’agit de l’église dont il avait été si souvent question précédemment, et dans laquelle Tom Pinch touchait l’orgue gratis.

Par une chaude après-midi, une semaine environ après le départ pour Londres de miss Charity, M. Pecksniff, étant allé se promener, se mit en tête d’aller faire un petit tour dans le cimetière. Tandis qu’il errait à travers les tombes, cherchant à trouver sur les épitaphes une ou deux bonnes maximes (car il ne perdait jamais l’occasion de préparer quelques pétards moraux pour les tirer quand l’occasion s’en présentait), Tom Pinch commença à jouer. Tom pouvait courir à l’église pour y jouer chaque fois qu’il avait un moment à lui. En effet l’orgue était de petite dimension, et le vent s’y renouvelait sous la simple pression du pied du musicien ; Tom pouvait donc se passer même d’un souffleur bien qu’il n’eût qu’à dire qu’il en désirait un, pour qu’il n’y eût pas dans tout le village un homme ou un enfant, personne même au tourniquet, y compris le percepteur du péage, qui n’eût soufflé pour lui jusqu’à s’en rendre le visage tout violet.

M. Pecksniff n’élevait pas d’objection contre la musique, pas la moindre. Il était tolérant en toute chose, comme il le répétait souvent. Il considérait la musique comme une espèce de flânerie sans but, en général, et précisément convenable à la capacité de Tom. Mais quant aux exercices que Tom accomplissait sur ce même orgue, il les supportait avec une bonne grâce remarquable, avec une complaisance singulière : car lorsque Tom touchait l’orgue les dimanches, M. Pecksniff, dans sa sympathie sans bornes, paraissait croire qu’il jouait lui-même et qu’il était ainsi le bienfaiteur de la congrégation. Aussi, toutes les fois qu’il lui était impossible d’imaginer quelque autre moyen de faire gagner à Tom les appointements qu’il lui donnait, M. Pecksniff lui accordait la permission de cultiver cet instrument ; marque de considération dont Tom lui était infiniment reconnaissant.

L’après-midi était remarquablement chaude, et M. Pecksniff avait été assez longtemps à rôder de côté et d’autre. Il n’avait pas ce qu’on pourrait appeler une bonne oreille musicale, mais il savait bien reconnaître quand la musique devait exercer une influence calmante sur son esprit ; ici c’était bien le cas ; l’orgue, en effet, résonnait comme un mélodieux ronflement. Il s’approcha de l’église, et, regardant à travers les vitraux irisés d’une fenêtre voisine du porche, il aperçut Tom qui, ayant relevé de chaque côté les rideaux, jouait avec beaucoup d’expression et d’âme.

L’église avait une certaine fraîcheur attrayante. La vieille toiture de chêne supportée par les poutres de traverse, les murailles délabrées, les tablettes de marbre et le pavé de dalles tout fendillé, étaient rafraîchissants à voir. À l’extérieur des croisées de face, des feuilles de lierre s’agitaient gracieusement entre les vitres ; le soleil ne pénétrait que par une seule fenêtre, laissant l’intérieur de l’église dans une pénombre attrayante. Mais ce qu’il y avait de plus agréable à contempler, c’était un certain banc drapé de rouge et moelleusement garni de coussins où, le dimanche, se prélassaient les dignitaires officiels du lieu (dont M. Pecksniff était le prince et le chef). Le siège de M. Pecksniff était dans un coin, un coin remarquablement confortable, où l’énorme livre de prières du vertueux architecte étalait en ce moment sur le pupitre presque toute la capacité de son in-quarto.

Pecksniff se détermina donc à entrer dans l’église pour s’y reposer.

Il y pénétra très-doucement : d’abord, parce que c’était une église ; puis, parce que son pas était toujours léger ; ensuite, parce que Tom jouait un air solennel ; et enfin, parce qu’il pensait que le musicien serait bien surpris de le voir là quand il s’arrêterait. Tirant le verrou du haut banc réservé, il s’y glissa et le referma sur lui ; puis s’étant assis à sa place habituelle et ayant étendu ses jambes sur l’agenouilloir, il se disposa à écouter la musique.

C’est un fait inexplicable qu’il ait pu s’endormir en ce lieu, où la puissance des souvenirs qui s’y rattachaient eût été bien suffisante pour le tenir très-éveillé : ce fut pourtant ce qui eut lieu. Il n’était pas depuis cinq minutes dans son bon petit coin, qu’il commença à branler la tête. Il n’y avait pas une minute qu’il était revenu à lui, que sa tête recommença à branler. Tout en ouvrant ses yeux avec indolence, il branla la tête encore ; et tout en les fermant, il continua le même mouvement. Ainsi de branle en branle, il cessa complètement de remuer et devint aussi immobile que l’église elle-même.

Longtemps après s’être endormi, il avait vaguement conscience de l’orgue, bien qu’il n’eût pas l’idée précise que ce fût plutôt un orgue qu’un bœuf. Au bout de quelques minutes, il commença à éprouver par intervalles une impression de voix entendues comme dans un rêve ; et, s’éveillant avec une curiosité indolente, il ouvrit les yeux.

Il était en effet si indolent qu’après avoir regardé l’agenouilloir et le banc, il rentrait à demi dans le chemin du sommeil quand il s’aperçut que réellement il y avait des voix dans l’église ; des voix basses, devisant avec chaleur, l’une près de l’autre, tandis que les échos de l’édifice semblaient murmurer les réponses. Il se leva et prêta l’oreille.

Avant d’avoir écouté une demi-douzaine de secondes, il se trouvait aussi éveillé qu’il avait jamais pu l’être. Les yeux, les oreilles, la bouche tout grands ouverts, il fit un petit mouvement avec une précaution infinie, et d’une main ramenant le rideau, il regarda furtivement par derrière.

C’étaient Tom Pinch et Mary. Ma foi, oui, c’étaient eux. Il avait reconnu leur voix, et déjà il était au courant du sujet de leur conversation. Sa tête, comme celle d’un homme guillotiné, avec le menton posé au niveau du rebord du banc, pouvait immédiatement faire le plongeon, si l’un des deux interlocuteurs venait à se retourner ; il écouta. Il écouta avec une attention si profonde et si concentrée, que ses cheveux mêmes et son col de chemise se hérissaient pour lui prêter leur concours.

« Non, s’écria Tom, aucune lettre ne m’est parvenue, sauf une que j’aie reçue de New-York. Mais ne vous inquiétez pas à cet égard ; car il est très-vraisemblable qu’ils sont partis pour quelque lieu éloigné où le service de la poste n’est ni régulier ni fréquent. Il m’annonçait dans sa lettre qu’il fallait s’y attendre, même dans la ville où lui et son compagnon comptaient se rendre, Éden, vous savez.

– C’est une chose qui me tourmente cruellement, dit Mary.

– Il ne faut pas vous tourmenter, dit Tom. Il y a un dicton bien vrai : c’est que rien ne marche aussi vite que les mauvaises nouvelles ; et croyez que, si le moindre accident était survenu à Martin, vous en eussiez certainement entendu parler depuis longtemps. Il y a longtemps aussi que je voulais vous le dire, poursuivit Tom avec un embarras qui lui allait très-bien, mais vous ne m’en avez jamais offert l’occasion.

– J’ai eu peur quelque fois, dit Mary, que vous ne pussiez supposer que j’hésitais à me confier à vous, monsieur Pinch.

– Non, balbutia Tom ; je… je ne sache pas avoir jamais supposé cela. Si cette pensée m’était venue, je suis sûr que je l’eusse repoussée aussitôt comme une injustice à votre égard. Je sens bien tout ce qu’il y a pour vous de délicat à me faire vos confidences ; mais je donnerais ma vie pour vous épargner un jour de malheur ; oui, je la donnerais !

– Pauvre Tom ! »

Il continua ainsi :

« J’ai quelquefois rêvé que je pouvais vous avoir déplu en… en ayant la hardiesse de chercher à deviner et de devancer de temps en temps vos désirs. D’autres fois, je me suis imaginé que c’était par bonté que vous vous teniez loin de moi.

– Vraiment ?

– C’était de la folie ; c’était une présomption ridicule de m’imaginer cela : mais je craignais que vous n’eussiez supposé comme possible que je… je vous admirasse trop pour mon repos, et qu’ainsi vous ne vous fussiez refusé la légère assistance qu’autrement vous eussiez volontiers reçue de moi. Si jamais, dit Tom avec trouble, si jamais une semblable idée s’est présentée à votre esprit, éloignez-là, je vous en prie. Il faut peu de chose pour mon bonheur, et je vivrai content ici longtemps après que vous et Martin m’aurez oublié. Je suis une pauvre créature timide et gauche ; je ne suis pas du tout un homme du monde ; et vous n’avez pas plus à vous inquiéter de moi, voyez-vous, que si j’étais tout simplement un vieux moine ! »

Si les moines ont tous un cœur comme le tien, pauvre Tom, puissent-ils multiplier leur espèce ! quoique la multiplication ne soit pas une des quatre règles de leur rigoureuse arithmétique.

« Cher monsieur Pinch ! dit Mary, lui donnant la main, je ne saurais vous dire combien votre amitié m’émeut. Jamais je ne vous ai fait le tort de concevoir le moindre doute à votre égard ; jamais un seul instant je n’ai cessé de penser que vous étiez exactement, et plus encore peut-être, tel que Martin vous avait jugé. Sans les attentions silencieuses, sans l’amitié dont j’ai été l’objet de votre part, ma vie eût été bien malheureuse ici. Mais vous avez été mon bon ange, vous avez rempli mon cœur de reconnaissance, d’espoir et de courage.

– J’ai bien peur, répliqua Tom en secouant la tête, de ne pas plus ressembler à un ange que n’y ressemble maint chérubin de pierre sur les tombeaux ; et je ne crois pas qu’il y ait beaucoup d’anges de ce modèle. Mais je désirerais savoir, si vous daignez me l’apprendre, pourquoi vous avez gardé un tel silence à l’égard de Martin.

– Parce que j’ai craint de vous faire du tort.

– De me faire du tort ! s’écria Tom.

– Oui, vis-à-vis de votre maître. »

Le gentleman en question fit le plongeon.

« De Pecksniff ! dit Tom d’un air de confiance et d’enjouement. Oh ! bon Dieu ! il ne songerait jamais à nous soupçonner ! C’est le meilleur des hommes. Plus vous seriez contente, plus il serait joyeux. Oh ! mon Dieu, vous n’aviez pas à craindre Pecksniff. Ce n’est pas un espion. »

À la place de M. Pecksniff, plus d’un homme, s’il eût pu plonger à travers le parquet du banc officiel, pour descendre à Calcutta ou dans quelque pays désert, de l’autre côté du globe, n’eût pas manqué de le faire aussitôt. M. Pecksniff s’assit tranquillement sur l’agenouilloir et se mit à sourire en écoutant avec plus d’attention que jamais.

Cependant Mary paraissait avoir exprimé un doute, car Tom continua d’un ton d’honnête énergie :

« Vraiment, je ne sais comment cela se fait ; mais toujours il arrive, quand je tiens ce langage devant qui que ce soit, que je ne vois personne rendre justice à Pecksniff. C’est une des circonstances les plus extraordinaires qui soient jamais parvenues à ma connaissance, mais c’est comme cela. Voilà John Westlock, qui a été ici en qualité d’élève ; un des meilleurs garçons du monde, à tous autres égards ; je crois en vérité que Westlock eût voulu, s’il eût été possible, voir Pecksniff fouetté à la queue d’une charrette. Et ce n’est point du tout un cas isolé : car tous les élèves qui se sont succédé de mon temps sont partis de la maison avec une haine invétérée contre Pecksniff. Voilà Mark Tapley aussi, qui était dans une condition toute différente… Eh bien, les moqueries qu’il lançait contre Pecksniff lorsqu’il le voyait au Dragon étaient choquantes. Martin également : Martin était le pire de tous. Mais j’y pense, c’est cela : c’est lui qui vous aura disposée à ne point aimer Pecksniff. Et comme vous êtes arrivée avec une prévention, miss Graham, naturellement vous n’êtes pas un témoin impartial. »

Triomphant de cette découverte, Tom se mit à se frotter les mains d’un air de grande satisfaction.

« Monsieur Pinch, dit Mary, vous vous méprenez sur cet homme-là.

– Non, non ! s’écria Tom. C’est vous qui vous méprenez sur lui. Mais, ajouta-t-il en changeant subitement de ton, qu’est-ce que vous avez, miss Graham ? Qu’est-ce que vous avez ? »

M. Pecksniff ramena par degrés au haut du banc ses cheveux, son front, ses sourcils, son œil. Mary était assise sur un banc à côté de la porte, les deux mains jointes sur son visage, et Tom était penché vers elle.

« Qu’avez-vous donc ? s’écria Tom. Ai-je dit quelque chose qui vous ait offensée ? Vous aurait-on dit quelque chose qui vous ait fait de la peine ? Ne pleurez pas. Je vous en prie, apprenez-moi ce que c’est. Je ne puis supporter de vous voir ce chagrin. Dieu me pardonne, jamais je ne fus aussi surpris et aussi peiné de ma vie. »

M. Pecksniff tenait son œil fixé à la même place. Il l’en eût tout au plus retiré devant une vrille ou un fil de fer rouge.

« J’aurai voulu vous le taire, monsieur Pinch, si cela n’eût dépendu que de moi ; mais votre illusion est si forte, et il est tellement nécessaire que nous nous tenions sur nos gardes… que vous ne vous compromettiez pas, et que par conséquent vous sachiez par qui je suis obsédée, que je n’ai plus d’autre alternative : il faut que je vous parle. Je suis venue ici tout exprès afin de vous faire cette confidence ; mais je crois que le courage m’aurait encore manqué cette fois, si vous ne m’aviez pas ramenée tout droit au but de ma visite. »

Tom la contempla fixement ; il semblait dire : « En voilà bien d’une autre ! » Mais il ne prononça pas un mot.

« Celui que vous croyez le meilleur des hommes… dit Mary, levant les yeux et parlant d’une voix tremblante et avec un regard étincelant.

– Dieu me bénisse ! murmura Tom en chancelant, attendez un peu. Celui que je crois le meilleur des hommes ! naturellement, vous voulez parler de Pecksniff. Mon Dieu ! ne parlez pas sans preuves. Qu’a-t-il pu faire ? S’il n’est pas le meilleur des hommes, qu’est-il donc ?

– Il en est le pire. C’est l’être le plus faux, le plus artificieux, le plus bas, le plus cruel, le plus vil, le plus infâme !… » dit la jeune fille toute tremblante.

Elle tremblait d’indignation.

Tom se laissa tomber sur un siège en joignant les mains.

« Je vous le demande, continua Mary, qu’est-ce qu’un homme qui, me recevant dans sa maison à titre d’hôte, bien malgré moi ; qui, connaissant mon histoire et sachant que je suis sans défense et isolée, ose devant ses filles me faire des affronts tels, que, si j’avais eu un frère, fût-ce un enfant, et qu’il eût été témoin de cette conduite, il eût pris par instinct ma défense !

– Un homme pareil serait un misérable ! s’écria Tom ; quel qu’il soit, ce serait un misérable. »

M. Pecksniff plongea de nouveau.

« Et si je vous disais, continua Mary, que, lorsque mon unique ami (un être bon et cher) avait toute la plénitude de son esprit, cet homme se courbait humblement devant lui ; mais alors mon ami le connaissait bien et il le repoussait comme un chien ! et qu’à présent, oubliant bassement le passé, en voyant cet ami tomber en enfance, il rampe de nouveau devant lui et profite de l’influence qu’il prend sur lui par ses viles flatteries pour nourrir les desseins les plus méprisables, les plus odieux ?

– Je répète que cet homme-là est un misérable ! répondit Tom.

– Mais si je vous disais encore, monsieur Pinch, qu’ayant réfléchi que le meilleur moyen d’arriver à son but, c’est de m’avoir pour femme, il me poursuit de cet argument honteux et lâche, que, si je l’épouse, Martin, sur la tête de qui j’ai attiré tant de maux, pourra rentrer dans une partie de ses espérances premières ; et que, si je m’y refuse, il sera plongé dans une ruine plus profonde encore ? Que dites-vous de celui qui transforme ma constance pour l’homme que j’aime de tout mon cœur en une torture pour moi et un outrage pour mon bien-aimé ? de celui qui fait de moi, malgré moi, un instrument pour frapper la tête que je voudrais couvrir de mille bénédictions ? de celui qui, semant autour de moi tous ces pièges cruels, m’en expose le plan avec une langue doucereuse et une figure souriante, à la clarté du grand jour, tandis qu’il m’impose de force ses embrassements et porte à ses lèvres une main… » Et la jeune fille ajouta tout agitée, en étendant le bras : « Une main que j’eusse voulu voir tomber mutilée, pour échapper à la honte et à la dégradation de son attouchement !

– Je dis, s’écria Tom très-exalté, je dis que c’est un misérable et un lâche. Je ne m’inquiète pas de savoir qui il est ; je dis que c’est un double lâche, le plus odieux des misérables ! »

Couvrant encore une fois son visage de ses mains, comme si la passion qui l’avait soutenue à travers ces aveux s’était éteinte dans une accablante sensation de honte et de douleur, la jeune fille fondit en larmes.

Si toute marque de chagrin provoquait sûrement la compassion de Tom, celle-ci devait l’exciter à plus forte raison. Les pleurs et les sanglots de Mary étaient autant de flèches qui lui perçaient le cœur. Il essaya de la consoler ; il s’assit auprès d’elle ; il déploya tout son fonds d’éloquence intime, et parla de Martin en termes pleins de louange et d’espérance. Oui, quoiqu’il l’aimât de tout son cœur et d’un amour si désintéressé qu’une femme en inspire rarement de semblable, il ne lui parla, du commencement à la fin, que de Martin. Tous les trésors de l’Inde n’eussent pas tenté Pinch d’escamoter un seul instant le nom de celui qu’elle aimait.

Lorsque Mary fut un peu remise, elle fit comprendre à Tom Pinch que l’homme qu’elle lui avait dépeint était Pecksniff sous ses couleurs réelles ; mot par mot, phrase par phrase, autant qu’elle en avait le souvenir, elle rappela ce qui s’était passé entre eux dans le bois. Vous jugez de la haute satisfaction du gentleman lui-même qui, dans son désir de voir et sa crainte d’être vu, plongeait constamment au fond du banc officiel et revenait à la surface, comme on voit, au tréteau de Polichinelle, l’intelligent propriétaire éviter adroitement les coups de bâton qui menacent sa tête. Lorsque Mary eut achevé son récit et supplié Tom de faire bien attention quand il serait avec elle à ne rien témoigner des explications qu’elle lui avait données ; lorsqu’elle l’eut vivement remercié, ils se séparèrent pleins d’alarme en entendant des pas dans le cimetière ; et Tom demeura seul de nouveau dans l’église.

C’est alors que cette découverte pleine d’agitation et d’angoisse vint bouleverser l’âme de Tom. L’étoile qui, depuis son enfance, avait éclairé toute sa vie, était devenue en un instant une vapeur infecte. Ce n’était pas que Pecksniff, le Pecksniff de Tom, eût cessé d’exister, mais c’était qu’il n’eût jamais existé. Dans la mort de Pecksniff, Tom aurait eu la consolation de se rappeler ce qu’il était habituellement ; mais, après cette révélation, il avait la douleur de songer à ce qu’il n’avait jamais été. En effet, de même que l’aveuglement de Tom à cet égard avait été complet et non pas partiel, de même ses yeux s’ouvrirent tout entiers à la lumière. Jamais son Pecksniff n’eût pratiqué les œuvres de mal dont il venait d’entendre parler ; mais enfin un autre Pecksniff avait pu le faire ; et le Pecksniff qui avait été capable de cela avait été capable de tout, et nul doute que, durant toute sa carrière, il n’eût fait quelque chose, voire même toute espèce de choses, excepté le bien. De la hauteur démesurée où le pauvre Tom l’avait placée, son idole était tombée tout de son long, et

Jamais ni les chevaux ni les valets du roi
N’eussent pu relever Pecksniff en désarroi.

Des légions entières de Titans eussent échoué à le retirer de la fange et à le remettre sur ses pieds ; mais ce n’était pas lui qui en souffrait, c’était Tom. Pauvre Tom ! sa boussole était brisée, sa carte marine déchirée, son chronomètre s’était arrêté, ses mâts étaient tombés par-dessus bord, son ancre avait chassé à dix mille lieues au loin.

M. Pecksniff le surveillait avec une attention profonde, car il devinait bien l’objet des réflexions de Tom, et il était curieux de voir ce qu’il allait faire. Durant quelque temps, Tom parcourut en long et en large l’aile de l’église, comme une âme en peine ; il ne s’arrêtait parfois que pour s’appuyer sur un banc et méditer à son aise ; puis il se mit à contempler un vieux tombeau blanchi élégamment et bordé de crânes et d’os en sautoir, comme si c’était le plus beau chef d’œuvre qu’il eût jamais vu, bien qu’en toute autre occasion il professât pour cet objet d’art le mépris le plus indicible ; puis il s’assit, puis il se remit à marcher de çà et de là ; ensuite il revint d’un pas errant à la tribune de l’orgue et fit résonner les touches : mais leur harmonie était changée, leur douceur mélodique s’était évanouie ; et Tom, laissant vibrer longuement une note mélancolique, inclina sa tête sur ses mains et s’abandonna à son désespoir.

« Je ne me serais pas occupé, dit Tom Pinch, se levant de son tabouret et plongeant son regard dans l’église comme s’il eût été le prêtre, je ne me serais pas occupé de ce qu’il eût pu me faire à moi ; car souvent j’avais exercé sa patience ; j’avais vécu de sa tolérance, et jamais je ne lui ai été utile comme bien d’autres eussent pu l’être. Pecksniff, continua Tom sans se douter qu’il était là pour l’entendre, cela m’aurait été bien égal que vous m’eussiez fait à moi quelque injure : j’aurais trouvé moi-même une foule de raisons pour vous excuser à cet égard ; et, m’eussiez-vous maltraité, je n’eusse pas moins continué de vous respecter. Mais pourquoi faut-il que vous soyez tombé si bas dans mon estime !… Ô Pecksniff, Pecksniff, il n’est rien que je n’eusse donné, non, rien, pour que vous eussiez mérité de justifier la bonne opinion que j’avais toujours eue de vous !… »

M. Pecksniff s’assit sur l’agenouilloir, en tirant son col de chemise, tandis que Tom, touché jusqu’au vif, prononçait l’apostrophe précédente. Après un intervalle, il entendit Tom descendre les marches en faisant tinter les clefs de l’église ; puis, appliquant de nouveau son œil au sommet du banc, il le vit sortir lentement de l’édifice et fermer la porte.

M. Pecksniff n’osait se retirer du lieu où il était caché : car à travers les fenêtres de l’église, il vit Tom passer le long des tombeaux, s’arrêter parfois devant une pierre sépulcrale et s’y appuyer, comme un homme qui pleure l’ami qu’il vient de mettre en terre. Même après que Tom eût quitté le cimetière, M. Pecksniff resta encore au fond de sa cachette, craignant que, dans son agitation d’esprit, Tom n’eût l’idée de revenir sur ses pas. Enfin il se détermina à sortir, et pénétra d’un pas dégagé dans la sacristie où il savait qu’il existait presque au niveau du sol une croisée par laquelle il pouvait, rien qu’en passant le pied dehors, se libérer de sa prison.

Il était dans une curieuse situation d’esprit, ce bon M. Pecksniff : il n’était pas du tout pressé de s’en aller, il paraissait même plutôt enclin à flâner un peu ; ce qui le détermina à ouvrir l’armoire de la sacristie, et à se regarder dans le petit miroir accroché derrière le battant, à l’usage du desservant. S’apercevant que ses cheveux étaient en désordre, il prit la liberté d’emprunter la brosse ecclésiastique et de s’en servir pour se requinquer. Il prit également la liberté d’ouvrir une autre armoire ; mais il se hâta de la refermer, effrayé à la vue de deux surplis, l’un blanc et l’autre noir, pendus contre le mur, et qui avaient tout à fait l’air de deux curés qui se seraient suicidés par strangulation. Se rappelant avoir vu dans l’autre armoire une bouteille de vin de Porto et quelques biscuits, il y fouilla de nouveau et se restaura solidement : durant tout ce temps, il paraissait profondément absorbé, comme si ses pensées étaient ailleurs.

Il eut bientôt pris son parti, ou plutôt son parti était déjà pris ; ayant resserré la bouteille et les biscuits, il ouvrit la fenêtre. Il descendit sans difficulté dans le cimetière, ferma la fenêtre après lui, et se rendit tout droit à son logis.

« M. Pinch est-il à la maison ? demanda M. Pecksniff à sa servante.

– Il vient de rentrer, monsieur.

– Il vient de rentrer ? répéta M. Pecksniff, d’un air joyeux. Et il est monté, je suppose ?

– Oui, monsieur. Il est monté. Voulez-vous que je l’appelle, monsieur ?

– Non, dit M. Pecksniff, non. Vous n’avez pas besoin de l’appeler, Jane. Je vous remercie, Jane. Comment vont vos parents, Jane ?

– Très-bien. Merci, monsieur.

– J’en suis charmé. Faites-leur savoir que je me suis informé d’eux, Jane. M. Chuzzlewit est-il ici, Jane ?

– Oui, monsieur. Il est au parloir, occupé à lire.

– Vous dites, Jane, qu’il est dans le parloir, occupé à lire ? Très-bien. Alors je pense que je vais aller le voir, Jane. »

Jamais on n’avait aperçu M. Pecksniff en plus belle humeur !

Mais quand M. Pecksniff entra dans le parloir où le vieillard était assis, comme l’avait dit Jane, avec une plume, de l’encre et du papier sur une table à sa portée (car M. Pecksniff était toujours attentif à le bien approvisionner des instruments nécessaires pour écrire), il devint un peu moins gai. Il n’était pas en colère, il n’aspirait pas à la vengeance, il n’était pas sombre, il n’était pas morne ; il était seulement affligé, bien affligé certainement. Lorsqu’il s’assit à côté du vieillard, deux larmes, non pas de ces larmes avec lesquelles les anges chargés là-haut de nos comptes effacent nos péchés en les inscrivant sur le grand livre, mais de ces larmes hypocrites du pécheur endurci dont ils composent leur encre, glissèrent furtivement le long de ses joues vénérables.

« Qu’y a-t-il ? demanda le vieux Martin. Pecksniff, qu’avez-vous, mon garçon ?

– Je regrette de vous déranger, mon cher monsieur, et ce qui redouble mes regrets, c’est la cause de ma visite. Mon bon, mon digne ami, je suis trompé.

– Vous êtes trompé !

– Ah ! s’écria M. Pecksniff avec désespoir, trompé dans ma plus chère affection. Cruellement trompé, monsieur, là où j’avais placé ma confiance la plus illimitée. Trompé, monsieur Chuzzlewit, par Thomas Pinch !…

– Oh ! c’est affreux, affreux, affreux ! dit Martin, posant son livre. C’est affreux. J’espère que non. En êtes-vous certain ?

– Si j’en suis certain, mon bon monsieur ! J’ai le témoignage de mes yeux et de mes oreilles. Autrement, je n’y eusse pas cru, monsieur Chuzzlewit, quand bien même un serpent de feu eût proclamé cette nouvelle, du sommet de la cathédrale de Salisbury. J’eusse dit, s’écria M. Pecksniff, j’eusse dit au serpent qu’il en avait menti. Telle était ma confiance en Thomas Pinch, que j’eusse fait rentrer le mensonge jusque dans la gorge du serpent, pour presser Thomas contre mon cœur. Mais moi, monsieur, je ne suis pas un serpent, j’ai la douleur de le dire, et je n’ai plus ni doute ni espérance. »

Martin éprouvait une vive émotion de le voir si agité, et d’apprendre des nouvelles si inattendues. Oh ! n’est-ce pas assez, dit M. Pecksniff en levant les yeux au ciel, que cet orage fonde sur moi ? Faut-il qu’il atteigne aussi mes amis ?

– Vous m’alarmez ! s’écria le vieillard, changeant de couleur. Je ne suis pas aussi fort que je l’étais. Vous m’effrayez, Pecksniff !

– Reprenez courage, mon noble monsieur, dit M. Pecksniff se ranimant, nous ferons notre devoir. Vous saurez tout, monsieur, et il vous sera rendu justice. Mais d’abord excusez-moi, monsieur, ex… cusez-moi. J’ai à remplir un devoir vis-à-vis de la société. »

Il sonna ; Jane parut.

« Envoyez-moi M. Pinch, s’il vous plaît, Jane. »

Tom entra. La contrainte, l’altération, se lisaient sur ses traits ; il était abattu, accablé, livré à un embarras visible, et malheureux de voir Pecksniff en face.

L’honnête homme dirigea un regard vers M. Chuzzlewit, comme pour dire : « Vous voyez ! » puis il s’adressa à Tom directement en ces termes :

« Monsieur Pinch, j’ai laissé la fenêtre de la sacristie entr’ouverte. Voulez-vous me rendre le service d’aller la fermer ? vous m’apporterez les clefs de l’édifice sacré !

– La fenêtre de la sacristie, monsieur ! s’écria Tom.

– Vous m’entendez, je pense, monsieur Pinch ? répliqua le patron. Oui, monsieur Pinch, la fenêtre de la sacristie. J’ai le regret de vous dire que, m’étant endormi dans cette église après une tournée fatigante, j’y ai saisi par hasard quelques fragments (il appuya sur le mot) d’une conversation entre deux personnes. Une d’elles ayant fermé à double tour l’église en s’en allant, j’ai dû me retirer par la fenêtre de la sacristie. Rendez-moi le service d’aller clore cette fenêtre, monsieur Pinch, puis vous reviendrez me trouver. »

Il n’est pas au monde un physiognomoniste qui eût pu traduire l’expression des traits de Tom lorsqu’il entendit ces paroles. Il y régnait à la fois de l’étonnement et un air de doux reproche ; mais rien n’y annonçait la crainte ni la conscience d’une faute, bien qu’une multitude d’émotions violentes luttât pour y faire explosion. Il s’inclina et, sans dire un mot, le moindre mot, se retira.

« Pecksniff, s’écria Martin tremblant, que signifie tout cela ? Ne faites rien à la hâte ; vous pourriez en avoir du regret !

– Non, mon bon monsieur, dit M. Pecksniff d’une voix ferme. Non. Mais j’ai à remplir un devoir vis-à-vis de la société et, coûte que coûte, je le remplirai, mon ami ! »

Ô devoir prétendu, qu’on tarde toujours tant à se rappeler et qu’on oublie si volontiers ; devoir du bout des lèvres, devoir menteur ; dette prétendue que l’on garde toujours et qu’on ne paye jamais à autrui que pour satisfaire sa colère et sa vengeance, quand donc l’humanité commencera-t-elle à te connaître ? Quand donc les hommes te salueront-ils dans ton berceau négligé et dans ta jeunesse flétrie, au lieu d’attendre pour te reconnaître que les fautes de l’âge mûr et les misères de la vieillesse aient défiguré tes traits ? Ô juge fourré d’hermine, dont le devoir envers la société est aujourd’hui de condamner à des châtiments et à la mort le criminel en haillons, dis-moi, n’as-tu pas un autre devoir à remplir en fermant les cent portes béantes qui ont appelé ce misérable au dock de l’infamie et en entr’ouvrant au moins le portail qui pouvait le mener à une vie honnête ? Ô prélat, prélat, dont le devoir envers la société consiste, à ce qu’il semble, à jeter des phrases gémissantes sur la triste décadence de ces temps malheureux dans lesquels t’est échu ton lot d’honneur, avant ton élévation à ce siège puissant, n’y avait-il rien eu d’où tu pusses tirer tes homélies pour réparer l’oubli du défunt dont tu viens de prendre la place, puisqu’il n’avait pas songé lui-même à ses devoirs véritables envers la société ? Ô magistrat, l’élite des gentlemen campagnards ou des braves esquires, n’avais-tu pas à remplir un devoir envers la société avant que les meules fussent en flammes et que la populace fût égarée ? ou bien fallait-il attendre l’événement pour faire sortir de terre, tout armé et tout botté, un corps de yeomanry au grand complet ?

Le devoir de M. Pecksniff envers la société ne pouvait être rempli avant le retour de Tom. Dans l’intervalle de temps qui précéda l’arrivée du jeune homme, M. Pecksniff eut une conférence secrète avec son ami ; si bien que Tom en se présentant allait les trouver tous deux prêts à le recevoir. Mary était dans sa chambre au-dessus : M. Pecksniff, toujours prudent et mesuré, avait supplié le vieux Martin de l’engager à y rester une bonne demi-heure, pour épargner à sa sensibilité la scène qui allait avoir lieu.

Quand Tom revint, il trouva le vieux Martin assis près de la fenêtre et M. Pecksniff à la table, dans une attitude imposante. À côté de lui était son mouchoir de poche ; de l’autre côté, une petite quantité (très-petite) d’or et d’argent et quelques pence. Tom reconnut, d’un coup d’œil, que c’étaient ses appointements du trimestre courant.

« Avez-vous fermé la fenêtre de la sacristie, monsieur Pinch ? demanda Pecksniff.

– Oui, monsieur.

– Je vous remercie. Posez ici les clefs, s’il vous plaît, monsieur Pinch. »

Tom posa les clefs sur la table. Il prit le trousseau par la clef de la tribune de l’orgue (bien que ce fût l’une des plus petites), et il la contempla fixement lorsqu’il l’eut posée. Cette clef avait été pour Tom une vieille, une bien vieille amie ; elle avait été durant bien des jours sa chère compagne.

« Monsieur Pinch, dit Pecksniff secouant la tête, ô monsieur Pinch ! Je m’étonne que vous osiez me regarder en face ! »

Tom le fit cependant, et, quoique nous ayons parlé souvent de son attitude humble, il se tint aussi droit que personne.

« Monsieur Pinch, dit Pecksniff, saisissant son mouchoir, comme s’il pressentait qu’il ne tarderait pas à en avoir besoin, je ne m’appesantirai point sur le passé. Je veux vous épargner au moins et m’épargner à moi-même ces pénibles réminiscences. »

L’œil de Tom était sinon brillant, du moins très-expressif, quand il regarda M. Pecksniff et lui dit :

« Merci, monsieur. Je suis heureux que vous ne reveniez point sur le passé.

– Le présent suffit, dit M. Pecksniff, laissant tomber un penny, et plus tôt il sera fini, mieux cela vaudra. Monsieur Pinch, je ne veux pas vous renvoyer sans un mot d’explication. Cette conduite ne serait pourtant que trop justifiée par les circonstances ; mais elle aurait une apparence de précipitation, et je n’en ferai rien : car, ajouta M. Pecksniff en laissant tomber un autre penny, je suis parfaitement maître de moi-même. En conséquence, je vais vous répéter ce que j’ai déjà dit à M. Chuzzlewit. »

Tom porta son regard sur le vieux gentleman, qui témoigna par quelques signes de tête qu’il s’associait à la pensée et aux déclarations de M. Pecksniff, mais sans prendre autrement part à la scène.

« Monsieur Pinch, dit Pecksniff, d’après les lambeaux d’une conversation que j’ai surprise tout à l’heure dans l’église et qui avait lieu entre vous et miss Graham ; je dis des lambeaux, parce que j’étais endormi à une distance considérable de vous quand je fus éveillé par vos voix ; d’après ce dont j’ai été témoin, j’ai reconnu (et j’aurais donné bien des choses pour n’avoir point ce chagrin, monsieur Pinch !) qu’oublieux de tous les liens du devoir et de l’honneur, sans égard pour les lois sacrées de l’hospitalité par lesquelles vous étiez uni à cette maison comme un parent, vous aviez osé adresser à miss Graham, sans retour il est vrai, des paroles de tendresse, des propositions d’amour ! »

Tom le regarda fixement.

« Le nierez-vous, monsieur ? demanda M. Pecksniff, laissant tomber une guinée et quelques pence, et faisant grand bruit pour les ramasser.

– Non, monsieur, répondit Tom. Je ne le nierai pas.

– Vous ne le niez pas, dit M. Pecksniff, lançant un regard au vieux gentleman. Veuillez compter cet argent, monsieur Pinch, et signer ce reçu. Ah ! vous ne le niez pas ? »

Non, Tom ne le niait pas. Il ne daignait pas le nier. Il vit bien que M. Pecksniff, ayant entendu dans l’église sa propre condamnation, se moquait bien de tomber plus bas encore dans le mépris de son élève. Il vit que M. Pecksniff avait inventé cette fable comme le meilleur moyen de se débarrasser brusquement de lui, mais qu’il fallait en finir. Il vit que M. Pecksniff comptait bien qu’il ne nierait pas : car, s’il eût nié et donné des explications, il n’eût fait qu’enflammer plus que jamais le courroux du vieillard contre Martin et contre Mary, tandis que Pecksniff lui-même pouvait s’être tout simplement trompé en saisissant des « lambeaux » de conversation. Nier cela ! oh non pas.

« Trouvez-vous le compte exact, monsieur Pinch ? dit Pecksniff.

– Tout à fait exact, monsieur, répondit Tom.

– On vous attend dans la cuisine pour porter votre bagage où il vous plaira. Nous nous séparons immédiatement, monsieur Pinch, et dès ce moment nous devenons étrangers l’un à l’autre. »

Ce que c’est pourtant ! Croirait-on que la compassion, le chagrin, l’ancien attachement, la reconnaissance trompée, l’habitude, rien de tout cela peut-être, et cependant tout cela à la fois, vint troubler au départ le généreux cœur de Tom ? Il savait bien qu’il n’y avait rien qui ressemblât à une âme dans la carcasse de Pecksniff ; et cependant, quand il aurait pu parler à cœur ouvert, sans compromettre celle qu’il aimait, il n’aurait pas voulu démasquer et déshonorer ce drôle, non pas même en ce moment.

« Je ne saurais dire, s’écria M. Pecksniff versant des larmes, quel coup je reçois. Je ne saurais dire combien cela m’afflige, combien mon caractère en souffre, combien mes sentiments en sont froissés. Je ne m’en plains pas. Je puis souffrir autant que tout autre homme ; mais ce que vous et moi nous avons à espérer, monsieur Pinch (autrement, une lourde responsabilité pèserait sur vous), c’est que cette déception n’altèrera point mon estime pour l’humanité, qu’elle ne diminuera en rien la fraîcheur de ma confiance ni l’essor de mes ailes, si je puis parler ainsi. J’espère qu’il n’en sera rien ; je suis sûr que cela n’arrivera pas. Ce sera une consolation pour vous, sinon maintenant, du moins dans quelque temps, de savoir que je m’efforcerai de n’avoir point mauvaise opinion de mes semblables en général, à cause de ce qui s’est passé entre nous. Adieu ! »

Tom avait songé à lui épargner la petite piqûre de certaine lancette qu’il avait en son pouvoir ; mais en entendant ces dernière paroles il changea de disposition et lui dit :

« Je crois que vous avez laissé quelque chose dans l’église, monsieur.

– Je vous remercie, monsieur Pinch, dit Pecksniff. J’ignore ce que ce peut être.

– C’est votre binocle, je pense, dit Tom.

– Oh ! s’écria Pecksniff avec quelque peu de confusion, je vous suis obligé. Posez-le là, s’il vous plaît.

– Je l’ai trouvé, dit lentement Tom, quand j’ai été fermer la fenêtre de la sacristie… Je l’ai trouvé dans le banc. »

C’était la vérité. M. Pecksniff, pendant qu’il ne cessait de se lever et de se baisser, avait retiré ce lorgnon de peur qu’il ne heurtât contre le panneau, et il l’avait oublié. Tom, en retournant à l’église, poursuivi par l’idée qu’il avait été espionné et se demandant avec étonnement où pouvait être le poste d’observation, eut un trait de lumière en voyant ouverte la porte du banc officiel. Ayant regardé à l’intérieur, il trouva le binocle. C’est comme cela qu’il apprit et qu’il donna à entendre à son retour à M. Pecksniff qu’il savait où s’était tenu son espion ; et qu’au lieu d’avoir saisi simplement quelques lambeaux de conversation, celui-ci avait eu le plaisir de savourer chaque mot.

« Je suis content qu’il soit parti, dit Martin, respirant longuement lorsque Tom fut sorti de la chambre.

– C’est un soulagement, dit M. Pecksniff d’un ton d’assentiment. C’est un grand soulagement. Mais ayant accompli (avec une fermeté suffisante, j’espère) le devoir qui m’était imposé vis-à-vis de la société, je vais maintenant, avec votre permission, mon cher monsieur, me retirer pour verser des larmes dans le fond du jardin, comme un faible mortel. »

Tom monta l’escalier ; il enleva les livres qui lui appartenaient, et les empaqueta dans sa malle avec sa musique et une vieille flûte ; il tira ses effets de l’armoire, et ils n’étaient pas assez nombreux pour qu’il en eût la migraine ; il les plaça par-dessus ses livres ; puis il alla dans la salle de travail chercher sa boîte à instruments. Là, il y avait un tabouret dont le fond en loques laissait sortir le crin comme une perruque ; un tabouret qui ne valait pas un penny. Mais c’était sur ce meuble que Tom s’était assis chaque jour, d’année en année, durant tout le temps de son service. Tous deux avaient vieilli et s’étaient usés de compagnie. Les élèves avaient fait leur temps d’apprentissage ; les saisons s’étaient succédé ; à travers tout cela, Tom et le vieux tabouret étaient restés ensemble. Cette partie de la salle avait reçu le nom traditionnel de « coin de Tom. » On le lui avait assigné dans l’origine parce qu’il était exposé à un fort courant et très-éloigné du feu ; depuis lors, Tom l’avait toujours occupé. Sur la muraille s’étalaient ses portraits, de vraies charges où l’on n’avait point embelli ses traits. On lui avait fait sortir de la bouche dans d’énormes ballons des phrases diaboliques ; tout à fait étrangères à son caractère. Chaque élève nouveau s’était piqué d’y ajouter quelque chose ; on avait été jusqu’à dessiner des portraits de fantaisie de son père avec un œil unique, de sa mère avec un nez disproportionné, mais particulièrement de sa sœur, représentée toujours avec les traits les plus charmants, ce qui consolait Tom de toutes les autres plaisanteries. Sous l’empire d’événements moins extraordinaires, Tom eût eu le cœur navré de quitter toutes ces choses et de penser qu’il les voyait pour la dernière fois ; mais il surmonta cette épreuve. Il n’y avait pas, il n’y avait jamais eu de Pecksniff : tous ses autres chagrins étaient absorbés par celui-là.

Lorsqu’il revint à la chambre à coucher, et que, ayant fermé sa malle et un sac de nuit, il eut boutonné ses guêtres de voyage, sa grande redingote, mis son chapeau sur sa tête et pris en main son bâton, il promena son regard autour de lui pour la dernière fois. C’était dans cette même chambre que, dès le point du jour dans l’été, et à la lueur de ses bouts de chandelle dans les nuits d’hiver, il avait lu, jusqu’à s’en rendre presque aveugle. C’était dans cette même chambre qu’il avait essayé d’apprendre le violon sous ses couvertures, et que, cédant aux objections des autres élèves, il avait, bien malgré lui, renoncé à ce projet. En toute autre occasion, il eût quitté cette chambre avec douleur ; en songeant à tout ce qu’il y avait appris aux nombreuses heures qu’il y avait passées, il eût pleuré pour l’amour de ses rêves mêmes. Mais il n’y avait pas, il n’y avait jamais eu de Pecksniff ; et le néant de Pecksniff étendait son effet à la chambre où, assise sur un lit à part, cette chose qui était censée la Grande Abstraction, avait souvent prêché la morale avec un tel effet que Tom avait senti ses yeux se mouiller, tandis qu’il restait sans souffle suspendu aux lèvres éloquentes du moraliste.

Tom Pinch connaissait bien l’homme qu’on avait chargé de porter sa malle. C’était un des garçons du Dragon. Il arriva en frappant lourdement du pied sur l’escalier et adressa un salut franc et brusque à Tom (à qui d’ordinaire il faisait un signe de tête amical accompagné d’un sourire), comme s’il était instruit de ce qui s’était passé et qu’il désirât faire comprendre à Tom qu’il ne l’en estimait pas moins pour cela. Ce salut fut exécuté gauchement, l’homme n’était qu’un valet d’écurie ; mais Tom lui en sut gré, et le plaisir qu’il en eut le consola de son départ.

Tom voulait l’aider à enlever la malle ; mais l’homme n’eut pas plus de peine à l’emporter, si lourde qu’elle fût, qu’un éléphant n’en aurait à porter une tour. Il la balançait en dégringolant l’escalier, avec tant d’aisance qu’il avait l’air de dire : « Voyez-vous, avec une carrure comme ça il vaut mieux porter une malle que de s’en aller les bras ballants. » Tom prit le sac de nuit et accompagna le porteur jusqu’au bas de l’escalier. À la porte extérieure se tenait Jane, qui pleurait de toutes ses forces, et sur les marches était mistress Lupin, qui sanglotait et tendit la main à Tom.

« Vous allez venir au Dragon, monsieur Pinch ?

– Non, dit Tom, non. Je vais aller à pied à Salisbury cette nuit même. Je ne pourrais m’arrêter ici. Pour l’amour du ciel, ne me faites pas de la peine comme ça, madame Lupin.

– Mais vous viendrez au Dragon, monsieur Pinch, ne fût-ce que pour cette nuit. Vous y viendrez à titre de visiteur, vous comprenez, et non comme voyageur.

– Dieu me bénisse ! dit Tom, s’essuyant les yeux. Tant de bienveillance est capable de vous briser le cœur ! Je désire me rendre cette nuit à Salisbury, chère bonne créature. Si vous voulez bien me garder ma malle jusqu’à ce que je vous écrive à ce sujet, je considérerai cela comme le plus grand service que vous puissiez me rendre.

– Je voudrais, s’écria mistress Lupin, que vous eussiez vingt malles, monsieur Pinch, afin de pouvoir vous les garder toutes.

– Merci, dit Tom. Je vous reconnais bien là. Adieu ! adieu ! »

Il y avait bien des gens, jeunes et vieux, debout autour de la porte ; plusieurs d’entre eux pleuraient avec mistress Lupin, tandis que les uns s’efforçaient de montrer de la fermeté à l’instar de Tom, et que les autres étaient pénétrés d’admiration pour Pecksniff, un homme capable de bâtir une église, comme on dit, rien qu’en touchant une feuille de papier, et que d’autres enfin étaient partagés entre ce sentiment et leur sympathie pour Tom. M. Pecksniff s’était montré au haut des marches, en même temps que son ancien élève ; et, tandis que Tom parlait avec mistress Lupin, il étendit la main, comme s’il voulait dire : « Partez ! » Quand Tom fut parti et eut tourné le coin, M. Pecksniff secoua la tête, ferma les yeux et aussi la porte en poussant un profond soupir. Là-dessus, les plus chauds partisans de Tom dirent qu’il fallait qu’il eût commis quelque méfait épouvantable ; qu’autrement jamais un homme tel que M. Pecksniff n’eût été aussi ému. S’il s’était agi d’une brouille ordinaire, observèrent-ils, M. Pecksniff eût dit quelque chose ; mais puisqu’il n’en avait rien fait, c’est que M. Pinch devait l’avoir blessé cruellement.

Tom était trop loin pour pouvoir entendre ces commentaires intelligents, et il allongeait le pas aussi vite que possible, lorsqu’il arriva en vue du tourniquet où la famille du péager avait crié : « Monsieur Pinch ! » Certaine matinée de grande gelée, quand le brave Tom allait à la rencontre du jeune Martin, il avait traversé le village, et cette barrière était sa dernière épreuve ; mais lorsqu’il vit les enfants du péager se traîner hors de la maison, il fut tenté de prendre ses jambes à son cou et de s’enfuir à travers champs.

« Qu’avez-vous donc, cher monsieur Pinch ? Ô cher monsieur ! s’écria la femme du péager. Quel malheur vous est-il donc arrivé, pour que vous vous en alliez comme cela avec un sac de nuit ?

– Je vais à Salisbury, dit Tom.

– Comment, bon Dieu ! Où est le cabriolet alors ? s’écria la femme du péager en parcourant des yeux la route, comme si elle s’imaginait que Tom avait peut-être versé sans s’en douter.

– Je ne suis pas venu en voiture, dit Tom ; je… » Il ne pouvait pas éviter une explication, et pensant bien que la bonne femme le rattraperait toujours à la dernière question, s’il échappait à la première : « J’ai quitté, dit-il, M. Pecksniff. »

Le péager, personnage morose, qui, assis à l’intérieur dans son fauteuil de Windsor, fumait perpétuellement sa pipe solitaire et s’était habilement posté entre deux petites fenêtres qui commandaient le haut et le bas de la route, si bien qu’en voyant quelque chose arriver d’en haut il pensait avec plaisir au tribut qu’il allait percevoir, et qu’en le voyant redescendre la route il pensait avec plaisir au tribut qu’il avait perçu, le péager, disons-nous, fut dehors en un instant.

« Quitter M. Pecksniff !… s’écria-t-il.

– Oui, dit Tom, je le quitte. »

Le péager regarda sa femme, ne sachant pas trop s’il lui demanderait quelque renseignement, ou s’il lui ordonnerait de rester là un moment à veiller sur les enfants. Mais l’étonnement le rendant plus grognon encore que de coutume, il préféra ce dernier parti et renvoya à la maison sa femme, à qui la curiosité mettait la puce à l’oreille.

« Vous quittez M. Pecksniff ! s’écria le péager, croisant les bras et écartant les jambes. Ma foi ! on m’aurait dit que sa tête le quittait, que je n’en aurais pas été plus étonné.

– Oui, dit Tom, j’aurais dit comme vous hier. Bonne nuit ! »

Si un lourd troupeau de bœufs n’était arrivé sur ces entrefaites, le péager n’eût pas manqué de courir droit au village pour y prendre des informations. Quand le troupeau eut franchi la barrière, notre homme alluma une autre pipe et tint conseil avec sa femme. Mais les efforts réunis de leur sagacité ne purent aboutir à aucun résultat, et le couple alla se mettre au lit sans y voir goutte (pour parler au figuré). Mais plusieurs fois, cette même nuit, quand une charrette ou tout autre véhicule survenait, et que le conducteur demandait au péager : « Quelles nouvelles ? » celui-ci considérait l’homme à la clarté de la lanterne pour s’assurer si le sujet dont il était préoccupé lui-même n’intéressait pas aussi l’individu, et il disait alors en enroulant son manteau de nuit autour de ses jambes :

« Avez-vous entendu parler là-bas de M. Pecksniff ?

– Ah ! sûrement !

– Et peut-être aussi de son jeune homme M. Pinch ?

– Ah !

– Ils ne sont plus ensemble. »

Après cette confidence, le péager chaque fois se renfonçait de nouveau dans sa maison et disparaissait complètement, laissant l’autre continuer sa route tout ébahi.

Tom était depuis longtemps au lit qu’on en parlait encore : mais pour le moment il se dirigeait vers Salisbury, pressant le pas pour y arriver. D’abord la soirée avait été belle ; mais après le coucher du soleil, le ciel se chargea de nuages et devint obscur, et au bout de quelques instants il tomba une pluie violente. Durant trois mortelles lieues Tom se traîna péniblement, tout mouillé qu’il était, jusqu’à ce qu’enfin les lumières apparurent et que le voyageur pénétra dans l’enceinte bénie de la ville.

Il alla à l’auberge où jadis il avait attendu Martin, et ayant brièvement répondu aux questions qu’on lui fit sur M. Pecksniff, il demanda un lit. Il n’avait pas le cœur soit à prendre le thé soit à souper, à manger ou boire quoi que ce fût ; mais il s’assit à une table vide dans le salon, tandis qu’on lui apprêtait son lit, repassant dans son esprit tout ce qui était arrivé pendant cette journée mémorable, et s’interrogeant avec stupeur sur ce qu’il allait pouvoir faire dans l’avenir. Ce fut pour lui un grand soulagement quand la servante entra et lui dit que le lit était prêt.

C’était un lit à colonnes, bas et creux au milieu comme une auge ; la chambre était obstruée de tables hors de service et de commodes de rebut, toutes couvertes de linge humide. Au-dessus de la cheminée s’étalait une pittoresque peinture à l’huile représentant un bœuf remarquablement gras, et près de là, également au pied du lit, brillait aussi le portrait de quelque ancien maître de la maison, qu’on pouvait aussi bien prendre pour le frère du bœuf, tant il lui ressemblait exactement. Une collection variée d’étranges odeurs était en partie confondue dans un parfum dominant de très-vieille lavande ; et la fenêtre n’avait pas été ouverte depuis si longtemps, qu’il y avait prescription ; elle ne voulait plus s’ouvrir.

Tous ces détails étaient en eux-mêmes sans importance ; mais ils ajoutaient à l’étrangeté du lieu, et n’étaient pas de nature à faire oublier à Tom sa nouvelle position. Pecksniff était parti de ce monde, ou plutôt il n’avait jamais existé, et c’est tout au plus si Tom put se résoudre à dire ses prières sans lui. Cependant il se sentit plus heureux après et s’endormit ; il rêva qu’il y avait une fois un Pecksniff qui n’avait jamais existé.

CHAPITRE VII.

Encore la maison Todgers ; et de plus une fleur flétrie : ne pas confondre avec celles qu’on met en pots sur les gouttières.

Dans la matinée du jour qui suivit celui où miss Pecksniff dit adieu aux murs témoins de sa jeunesse et des jeux de son enfance, elle arriva saine et sauve au bureau de la diligence, à Londres. Là, elle fut reçue par Mme Todgers et conduite à sa paisible demeure, sous l’ombre du Monument. Mme Todgers paraissait un peu préoccupée, parce qu’elle pensait aux coulis de sa cuisine et qu’elle avait d’autres inquiétudes semblables se rattachant à la nature de son établissement ; mais elle n’en déploya pas moins sa vivacité habituelle et la chaleur de ses manières engageantes.

« Et comment, dit-elle, ma douce miss Pecksniff, comment va votre magnifique papa ? »

Miss Pecksniff lui fit entendre (confidentiellement) qu’il aspirait à introduire chez lui une magnifique maman. Et elle réitéra sa première déclaration, à savoir qu’elle n’était ni assez aveugle ni assez imbécile pour supporter cela.

Cette nouvelle choqua plus Mme Todgers qu’on n’eût pu le supposer. Elle en témoigna une vive amertume. Elle dit que les hommes étaient des imposteurs, et que, plus ils s’exprimaient avec chaleur, en général, plus ils étaient faux et perfides. Elle devina avec une justesse surprenante que l’objet des affections de M. Pecksniff était artificieux, indigne, infâme ; et, comme Charity la confirmait pleinement dans ces conjectures, elle protesta, les larmes aux yeux, qu’elle aimait miss Pecksniff comme une sœur et ressentait les injures de son amie comme elle eût ressenti les siennes propres.

« Je n’ai vu qu’une seule fois depuis son mariage votre bien chère sœur, dit Mme Todgers, et je ne lui ai pas trouvé bonne mine. Ma douce miss Pecksniff, j’avais toujours pensé que c’était vous qui deviez faire ce mariage.

– Oh ! mon Dieu non ! s’écria Cherry, secouant la tête. Oh ! non, mistress Todgers. Je vous remercie. Non ! je n’aurais voulu de lui ni pour or ni pour argent.

– J’ose dire que vous avez raison, répliqua Mme Todgers avec un soupir. Je l’avais craint longtemps. Mais personne ne voudrait croire, ma chère miss Pecksniff, les désagréments que nous a causés ce mariage, ici, entre nous, dans cette maison.

– Mon Dieu ! madame Todgers !…

– C’est épouvantable, épouvantable ! dit mistress Todgers avec une énergie marquée. Vous vous rappelez, ma chère, notre plus jeune gentleman ?

– Certainement oui.

– Vous n’aurez pas été sans remarquer quels yeux il faisait d’habitude à votre sœur, et quel silence de pierre il gardait lorsqu’elle était en compagnie ?

– Il est certain que je ne vis jamais rien de semblable, dit Cherry d’un air maussade. Quelle stupidité, madame Todgers !

– Ma chère, reprit cette dame à voix basse, je l’ai vu mainte et mainte fois, à dîner, accoudé par-dessus sa tourte, sa cuiller parfaitement immobile dans sa bouche, et occupé à contempler votre sœur. Je l’ai vu debout, dans un coin de notre salon, regarder votre sœur d’un air si triste et si mélancolique, qu’il ressemblait plutôt à un piquet qu’à un homme ; il y avait de quoi vous en tirer des larmes.

– Jamais je n’ai vu cela ! s’écria Cherry ; c’est tout ce que je puis dire.

– Mais, dit Mme Todgers, poursuivant son sujet, quand le mariage eut lieu, quand il fut annoncé sur le journal qu’on lut tout haut ici, au déjeuner, je crus que notre jeune homme avait perdu à jamais l’usage de ses sens. Vrai, je le crus. La violence de ce jeune homme, ma chère miss Pecksniff, les opinions effrayantes qu’il exprimait au sujet du suicide, les gestes extraordinaires auxquels il se livrait en prenant son thé, la voracité désespérée avec laquelle il mordait son pain et son beurre, la manière dont il invectivait M. Jinkins, tout contribuait à former un tableau qu’on ne saurait oublier, quand on vivrait cent ans.

– C’est dommage qu’il ne se soit pas détruit, vraiment, fit observer miss Pecksniff.

– Se détruire, lui !… Cela prit, ma foi ! une autre tournure, le soir même. Il voulut alors détruire les autres. Il y avait, ma chère, parmi ces messieurs, une petite castille (j’espère que cette expression ne vous semble pas trop basse, miss Pecksniff ; nos gentlemen l’ont constamment à la bouche) ; il y avait une petite castille toute pacifique, quand soudain notre jeune homme se leva écumant de rage, et, s’il n’avait été retenu par trois de ces messieurs, il eût tué M. Jinkins avec un tire-bottes. »

Le visage de miss Pecksniff exprimait une indifférence suprême.

« Et maintenant, dit Mme Todgers, maintenant c’est le plus doux des hommes. Il suffit de le regarder pour lui tirer des larmes des yeux. Le dimanche, il reste assis près de moi tout le long du jour, parlant d’une voix si triste, que c’est tout au plus si je trouve ensuite assez de force morale pour m’occuper des soins à donner à mes pensionnaires. Sa seule consolation est dans la société des dames. Il me mène souvent au théâtre à demi-place, tellement que je crains quelquefois qu’il ne dépasse ses moyens, et je vois des larmes mouiller ses yeux durant tout le temps, surtout si la pièce est d’une nature comique. Personne ne s’imaginerai la peur qu’il m’a causée hier, ajouta Mme Todgers, portant la main à son cœur. Tenez, j’étais ici : la servant avait laissé tomber par la fenêtre de sa chambre son tapis de lit… Je crus que c’était ce malheureux, et qu’enfin il avait fait son coup ! »

Le froid dédain avec lequel miss Charity accueillit le récit pathétique de l’état auquel le jeune gentleman était réduit, n’annonçait pas beaucoup de sympathie pour cet infortuné. Elle traita cette question avec une grande légèreté, et coupa court à la conversation en s’informant s’il n’était pas survenu quelque autre changement dans la pension bourgeoise des gentlemen du commerce.

M. Bailey, lui apprit-on, était parti, et il avait eu pour successeur (ô déclin des grandeurs humaines !) une vieille femme qui s’appelait, disait-on, Tamaroo, chose évidemment impossible. Il fut démontré plus tard que les malins pensionnaires avaient tiré ce mot d’une ballade anglaise, dans laquelle il est censé exprimer la rude et ardente nature d’un certain cocher de fiacre, et que ce nom fut appliqué au successeur femelle de M. Bailey, par la raison que cette brave femme n’avait en elle rien du tout qui dénotât une nature ardente, sauf par occasion quelques attaques de ce qu’on appelle le feu de Saint-Antoine. Cette duègne avait été prise dans la maison en accomplissement d’un vœu fait par Mme Todgers, qui s’était promis que jamais plus, à l’avenir, de jeunes drôles ne terniraient de leur ombre les portes de l’établissement commercial ; ce qu’il y avait surtout de remarquable en elle, c’est qu’elle ne comprenait absolument rien à tout ce qu’on pouvait lui dire ou lui demander. Pour les messages, pour les petites commissions, cette femme était une véritable buse ; si on l’envoyait porter des lettres au bureau de poste, il n’était pas rare de la voir s’efforcer d’insinuer en chemin ces lettres dans des fentes que le hasard avait faites à des portes particulières, persuadée dans son illusion que toute porte qui avait un trou était bonne pour faire l’affaire. C’était une très-petite vieille femme qui avait toujours un tablier grossier, avec une bavette par devant qui s’ouvrait par derrière, ainsi que des bandes et des compresses à ses poignets, qui paraissaient affligés d’une foulure perpétuelle. En toute occasion, elle se faisait tirer l’oreille pour ouvrir la porte de la rue ; mais elle ne se faisait pas prier pour la refermer ; enfin, elle servait à table avec un chapeau sur la tête.

Tel était le seul changement important, en dehors de la métamorphose qui s’était opérée dans l’esprit du plus jeune gentleman. Quant à lui, il ne démentait pas le récit de Mme Todgers, car il avait plutôt la sensibilité plus grande encore que celle qu’elle lui avait prêtée. Il nourrissait, entre autres, des idées terribles sur le destin, et parlait beaucoup de la « mission » des gens, sujet sur lequel il paraissait avoir certaines notions particulières généralement inintelligibles. Par exemple, il déclarait que la mission de la pauvre Merry avait été de le briser dans sa fleur. Il était frêle, abondant en larmes ; car, n’ignorant pas que la mission d’un berger est de siffler son troupeau, et que la mission d’un maître d’équipage est de jouer de toutes mains, que la mission de tel homme est d’être le violon payé, et la mission de tel autre de payer les violons, il s’était mis en tête que sa mission particulière à lui était de s’en prendre à ses yeux. Ce qu’il pratiquait à toute heure.

Souvent il apprenait à Mme Todgers que le soleil s’était couché sur sa tombe, que les flots l’avaient enseveli, que le char de Jaggernaut l’avait écrasé, que l’arbre mortel de Java, l’upas, l’avait infecté de son venin. Ce jeune homme s’appelait Moddle.

Vis-à-vis de cet infortuné Moddle, miss Pecksniff se tint d’abord sur une réserve hautaine, ne se sentant pas d’humeur à se payer d’oraisons funèbres en l’honneur de sa sœur mariée. Cette infortune nouvelle fut un surcroît d’affliction pour le pauvre jeune homme, ce qui lui valut en sus une remontrance de Mme Todgers.

« Jusqu’à elle qui s’éloigne de moi, madame Todgers ! dit Moddle.

– Dame ! aussi, pourquoi ne faites-vous pas quelque effort afin d’être un petit peu plus gai, monsieur ? répliqua Mme Todgers.

– Plus gai, mistress Todgers ! plus gai ! s’écria le jeune gentleman, quand sa vue me rappelle des jours à jamais évanouis, mistress Todgers !

– Alors, s’il en est ainsi, vous feriez mieux de l’éviter pendant quelque temps et de refaire après connaissance avec elle, petit à petit ; voilà mon avis.

– Mais je ne puis l’éviter, répliqua Moddle ; je n’ai pas assez de force d’esprit pour cela. Oh ! mistress Todgers, si vous saviez quelle consolation je trouve dans son nez !

– Son nez, monsieur ! s’écria mistress Todgers.

– Son profil en général, dit le jeune gentleman, mais particulièrement son nez. » Puis, s’abandonnant à un flux de douleur, il ajouta : « Il ressemble tellement à celui de celle qui est à un autre, mistress Todgers ! »

La clairvoyante matrone ne manqua point de reporter cette conversation à Charity qui commença par rire, mais qui, à partir du soir même, traita M. Moddle avec un surcroît de considération et lui présenta son profil autant que possible. M. Moddle ne fut pas moins sentimental que de coutume ; il le fut même un peu plus ; cependant il resta assis à contempler Charity avec des yeux brillants et une expression reconnaissante.

« Eh bien ! monsieur, dit le lendemain la maîtresse de la pension bourgeoise, vous avez relevé la tête hier au soir. Voilà que vous commencez à vous retourner, j’imagine.

– C’est seulement parce qu’elle ressemble tant à celle qui est à un autre, mistress Todgers, répondit le jeune homme. Quand elle parle et quand elle sourit, je crois revoir le sourcil de sa sœur, mistress Todgers. »

Ceci fut reporté de même à Charity, qui, le soir suivant, parla et sourit de la manière la plus séduisante, plaisantant M. Moddle sur l’abattement de son esprit, et le provoqua à jouer une partie de cribbage. M. Moddle ramassa le gant. Ils jouèrent plusieurs parties de cribbage à six pence, et Charity les gagna toutes. On eût pu attribuer ce résultat à la galanterie du plus jeune gentleman ; mais la vérité est qu’il fallait l’imputer aussi à son état moral : car, ayant fréquemment les yeux baignés de larmes, il prenait les as pour des dix, les valets pour des reines, ce qui ne laissait pas que de jeter une certaine confusion dans son jeu.

La septième soirée de cribbage, quand mistress Todgers, qui était assise près d’eux, proposa qu’au lieu d’intéresser la partie ils jouassent « pour l’amour1, » on vit M. Moddle changer de couleur. Le quatorzième soir, au moment où miss Pecksniff montait l’escalier pour aller se coucher, il baisa au passage ses manchettes, croyant lui avoir baisé la main, mais il avait manqué son coup.

En résumé, M. Moddle commençait à être frappé de l’idée que miss Pecksniff avait pour mission de le consoler ; et miss Pecksniff commença à réfléchir sur la probabilité que sa mission était de devenir Mme Moddle. C’était un jeune gentleman (notez que miss Pecksniff n’était plus une très-jeune personne), qui avait des espérances et qui possédait déjà presque assez pour vivre. Ce n’était pas, ma foi, si mal.

D’ailleurs… d’ailleurs… il avait passé pour être dévoué à Merry. Merry n’en avait fait que rire, mais elle en avait autrefois parlé à sa sœur comme d’une conquête. Il avait meilleur air, meilleure tournure, meilleur langage, meilleur caractère, meilleures manières que Jonas. Il était facile à diriger ; il ne s’appliquerait qu’à consulter les goûts de sa fiancée, et on pourrait le mener comme un agneau, tandis que Jonas n’était qu’un ours. Quel plaisir !

Cependant le cribbage allait toujours son train, et mistress Todgers allait de son côté ; car le plus jeune gentleman, lui faussant compagnie, commença à engager de lui-même miss Pecksniff à jouer. Il commença aussi, suivant l’expression de mistress Todgers, à se glisser au logis entre ses repas et à s’esquiver de son bureau à des heures illicites ; et, par deux fois, comme il l’apprit lui-même à mistress Todgers, il reçut des lettres anonymes contenant des prospectus de magasins de nouveautés pour corbeilles de noces. Évidemment c’était un tour de ce déloyal, de ce drôle de Jinkins ; seulement, Moddle n’avait pas de preuves suffisantes pour le provoquer à ce sujet. Tout cela, comme disait mistress Todgers à miss Pecksniff, c’était aussi clair et visible que le soleil en plein midi.

« Ma chère miss Pecksniff, dit mistress Todgers, vous pouvez tenir pour certain qu’il brûle d’envie de se déclarer.

– Mon Dieu ! pourquoi donc alors n’en fait-il rien ? s’écria Cherry…

– Les hommes sont beaucoup plus timides que nous ne le croyons, ma chère, répliqua mistress Todgers. Ils se déconcertent pour un rien. J’ai vu les paroles voltiger sur les lèvres de Todgers pendant des mois, des mois et des mois, avant qu’il se prononçât. »

Miss Pecksniff insinua que M. Todgers n’était pas un bon exemple à citer.

« Oh ! pardon. Oh ! certainement si, ma chère, Dieu merci. J’étais très-gentille dans ce temps-là, je vous assure, dit mistress Todgers en se rengorgeant. Tenez ! vous avez donné à M. Moddle trop peu d’encouragement. Miss Pecksniff, si vous désirez qu’il parle, et qu’il parle vite, la chose dépend de vous.

– Mais je ne sais point du tout quel encouragement il faut lui donner, mistress Todgers. Il se promène avec moi, il joue avec moi aux cartes, et il vient s’asseoir seul à côté de moi.

– Fort bien, dit mistress Todgers. C’est indispensable, ma chère.

– Et il s’assied tout près de moi.

– C’est également très-bien, dit mistress Todgers.

– Et il me regarde.

– Je crois bien ! dit mistress Todgers.

– Et il appuie son bras sur le dossier de la chaise ou du sofa, n’importe, derrière moi, bien entendu.

– Certainement, dit mistress Todgers.

– Et alors il commence à pleurer. »

Mistress Todgers reconnut qu’il pouvait faire mieux que cela, et que sans doute il mettrait à profit le souvenir du signal donné par le grand lord Nelson, à la bataille de Trafalgar. Au reste, dit-elle, il irait rondement ou, à ne rien se dissimuler, il serait mené rondement, si miss Pecksniff prenait une position décidée, et lui montrait tout uniment ce qu’il avait à faire.

Déterminée à régler sa conduite d’après cette opinion, la jeune demoiselle reçut M. Moddle, dans les occasions qui se présentèrent ensuite, avec un air de contrainte, et, l’amenant par degrés à lui demander avec inquiétude pourquoi elle était si changée, elle lui avoua que, pour leur repos et leur bonheur mutuel, elle jugeait nécessaire qu’ils prissent un parti décidé. Dans ces derniers temps ils avaient été fréquemment ensemble, dit-elle, et ils avaient goûté par avance les douceurs d’une réciprocité sincère dans les sentiments. Jamais elle ne pourrait l’oublier. Jamais elle ne cesserait de penser à lui avec l’amitié la plus vive ; mais déjà l’on avait commencé à jaser, déjà on les avait observés, et il était nécessaire qu’ils ne fussent l’un pour l’autre rien de plus que ne sont un gentleman et une demoiselle dans les relations ordinaires de la société. Elle se félicitait d’avoir eu le courage de lui en parler franchement, avant que ses propres sentiments allassent trop loin ; elle convenait que pour elle l’épreuve était rude : mais, malgré sa faiblesse et ses regrets, elle espérait bien en triompher.

Moddle qui, pendant ce temps, était tombé au dernier degré de la stupidité, et qui pleurait abondamment, conclut de la déclaration précédente que sa mission était de communiquer à autrui la fatalité qui était tombée sur lui, et que, étant une sorte de vampire involontaire, il avait pour victime numéro un miss Pecksniff, que le sort lui avait assignée. Miss Pecksniff combattit cette opinion, coupable, selon elle ; ce qui excita Moddle à lui demander si elle voudrait bien se contenter d’un cœur flétri ; et comme, après examen, il parut qu’on s’en contenterait, il s’engagea par un serment lugubre qui fut accepté et rendu.

Il supporta sa bonne fortune avec la plus grande modération. Loin de se montrer triomphant, il versa plus de larmes encore qu’on ne lui en avait jamais vu verser, et il dit en sanglotant :

« Oh ! quel jour que celui-ci ! Je ne pourrai jamais retourner au bureau cette après-midi. Quel jour d’épreuve que celui-ci, grand Dieu ! »

CHAPITRE VIII.

Ce qui se passait à Éden : événement au dehors. – Martin fait une découverte d’une certaine importance.

De M. Moddle à Éden la transition est facile et naturelle. M. Moddle, vivant dans l’atmosphère de l’amour de miss Pecksniff, se trouvait (s’il eût pu seulement s’en douter) dans un paradis terrestre. La florissante ville d’Éden était aussi un paradis terrestre, du moins sur le plan du propriétaire. On aurait pu, par une licence poétique, représenter miss Pecksniff comme quelque chose de trop bon pour l’homme dans son état de chute et de dégradation. Tel était exactement le caractère de la florissante ville d’Éden, sauf les exagérations poétiques de Zephaniah Scadder, du général Choke et autres galants hommes enveloppés dans les serres de ce grand aigle américain qui ne cesse de planer au haut des cieux dans le plus pur éther, et qui jamais, jamais, jamais ne tombe dans la boue : il aurait trop grand’peur de se crotter les ailes.

Quand Mark Tapley, laissant Martin dans les bureaux d’architecture et d’arpentage, eut bien fortifié et relevé son courage par le spectacle approfondi de leurs misères communes, il se mit avec une ardeur nouvelle à rechercher les moyens d’y faire face, se félicitant en chemin du sort digne d’envie qu’il avait enfin conquis :

« Souvent j’avais pensé qu’une île désolée me conviendrait parfaitement ; mais là je n’aurais eu à songer qu’à moi, et, comme je suis un homme qui s’accommode de tout, il n’y aurait pas eu beaucoup de mérite à cela. Maintenant il faut que je soigne mon compagnon ; c’est l’espèce d’homme dont j’avais besoin. J’avais besoin d’un homme comme celui-ci, qui glisse toujours sur ses jambes quand il devrait s’y tenir le plus solidement. J’avais besoin d’un homme si novice dans l’apprentissage de la vie, qu’il ne sût faire autre chose que des caricatures sur son cahier. J’avais besoin d’un homme comme celui-ci, toujours fourré dans sa grande redingote et son manteau, et recoquillé sur lui-même. Et je l’ai trouvé ! s’écria M. Tapley après un moment de silence. Quel bonheur ! »

Il s’arrêta pour regarder autour de lui, hésitant sur le choix de la hutte à laquelle il frapperait.

« Je ne sais pas trop où m’adresser, se dit-il ; voilà la vérité. Ces cabanes ont toutes l’extérieur aussi séduisant l’une que l’autre, et au-dedans elles sont sans doute aussi commodes ; je suis sûr qu’il n’y manque rien de ce que pourrait désirer un alligator dans l’état de pure nature. Voyons ! Le citoyen que j’ai rencontré hier au soir demeure sous l’eau, dans ce chenil à droite. Il est inutile que je le dérange, s’il est possible, ce pauvre homme ; car il n’est pas gai à voir : c’est un colon dans toutes les règles. Voilà bien une maison qui possède une fenêtre, mais je crains que ses habitants ne soient fiers. Je ne sais pas si une porte ne sera point non plus trop aristocratique ; mais va pour la première ! »

Il se dirigea vers la hutte la plus proche et frappa avec sa main. On l’invita à entrer ; il entra.

« Voisin, dit Mark, car je suis votre voisin, bien que vous ne me connaissiez pas, je viens vous demander quelque chose. Holà ! holà ! Je suis sans doute au lit… Je fais un rêve !… »

Il poussa cette exclamation en entendant prononcer son nom et en se sentant saisi aux pans de son habit par deux petits garçons dont il avait souvent lavé le visage et fait cuire le souper, à bord de ce noble paquebot, si bon marcheur, appelé le Screw.

« Mes yeux se trompent ! dit Mark. Je ne puis les croire. Ça ne peut pas être ma chère amie qui fit le passage avec moi et qui est là à allaiter sa petite fille, qui me paraît, j’ai le regret de le dire, un peu délicate ; ça ne peut pas être non plus son mari qui vint la chercher à New-York. Et ceux-ci, ajouta-t-il en jetant un regard sur les enfants, ne sont pas les deux jeunes fripons que je connaissais si bien, quoiqu’ils leur ressemblent extraordinairement, il faut que je l’avoue. »

La femme se mit à pleurer, dans la joie qu’elle avait de revoir Mark ; l’homme lui secoua les mains, qu’il ne voulait plus lâcher ; les deux garçons se pendirent à ses jambes ; la petite fille malade, dans les bras de sa mère, tendit ses petits doigts brûlants et murmura du fond de sa gorge rauque et desséchée le nom de Mark, qu’elle se rappelait bien.

C’était certainement la même famille, dont l’air salubre d’Éden avait altéré naturellement la constitution ; mais c’était la même famille.

« Voilà, dit Martin reprenant haleine, une nouvelle espèce de bonjour. Ça vous saisit tout à coup. Attendez un peu ! Je vais revenir. Je suis à vous. Mais je vois ici des gentlemen qui ne sont pas de ma connaissance. Sont-ils inscrits sur la liste de nos visiteurs ? »

Cette question se rapportait à certains pourceaux maigres et décharnés qui étaient entrés dans la hutte après lui et qui rôdaient sur les talons de la famille. Comme ils n’appartenaient point à l’habitation, ils furent chassés par les deux petits garçons.

« Je ne suis point superstitieux à l’endroit des crapauds, dit Mark, promenant son regard autour de la chambre ; mais, si vous pouviez engager deux ou trois de ces animaux, que je vois en votre compagnie, à prendre également le large, je crois, mes jeunes amis, qu’ils trouveraient le grand air plus rafraîchissant. Non que j’ai rien contre eux. Le crapaud est un joli petit animal, dit M. Tapley s’asseyant sur un tabouret ; bien moucheté, ressemblant assez par le gosier à un vieux gentleman ; il a les yeux brillants, la peau fraîche et polie, mais je crois que ses agréments gagneraient encore à être vus dehors. »

Tandis qu’il faisait semblant, par de pareils discours, de se trouver parfaitement à son aise et d’être l’homme du monde le plus indifférent, un véritable sans-souci, Mark Tapley continuait de promener son regard autour de lui. L’aspect blême et misérable de la famille : le changement qui s’était opéré chez la pauvre mère, cette enfant minée par la fièvre qu’elle tenait sur son sein, l’abattement complet et le peu d’espérance qu’on lisait sur tous les visages, étaient autant d’indices frappants pour Mark et produisaient une profonde impression sur son esprit. Il vit tout cela aussi clairement et aussi vite qu’il aperçut avec ses yeux corporels les planches grossières soutenues par des chevilles qui étaient enfoncées entre les troncs d’arbre dont la maison était composée ; dans un coin, le coffre à farine servant aussi de table ; les couvertures, les bêches et autres objets mobilier accrochés aux murs ; l’humidité qui couvrait le sol de moisissure, et une moisson de végétaux pourris dans chaque crevasse de la baraque.

« Comment se fait-il que vous soyez venu ici ? demanda l’homme quand le premier mouvement de surprise fut surmonté.

– Comment ? répondit Mark. Nous sommes arrivés hier au soir par le steamer. Notre intention est de faire vite et bien notre fortune et de nous retirer ensuite pour vivre de nos rentes aussitôt que nous aurons réalisé. Mais comment allez-vous tous ? Vous avez une fameuse mine !

– Nous sommes encore languissants, dit la pauvre femme se penchant par-dessus son enfant ; mais nous irons mieux quand nous serons acclimatés à ce pays.

– Il y en a ici, pensa Mark, qui s’acclimateront auparavant avec l’éternité. »

Ce qui ne l’empêcha pas de leur répondre gaiement : « Comment, si vous irez mieux ! Certainement vous irez mieux, et nous aussi. Il s’agit maintenant de ne pas nous laisser abattre et de vivre en bons voisins. Nous finirons par nous tirer de là, n’ayez pas peur. Ceci me rappelle, par parenthèse, que mon compagnon est tout malade en ce moment, et que je suis entré ici pour vous demander votre assistance. Je vous serais obligé de venir le voir et de me donner votre opinion sur lui, mon ami. »

Il eût fallu que Mark Tapley adressât à ces braves gens une prière bien déraisonnable pour que, reconnaissants comme ils l’étaient envers lui pour ses bons soins à bord du vaisseau, ils ne s’empressassent point d’y déférer. L’homme se leva pour l’accompagner sans perdre une minute. Avant de s’éloigner, Mark prit dans ses bras l’enfant malade et essaya de consoler sa mère ; mais il vit bien que le doigt de la Mort était là.

Ils trouvèrent Martin dans la maison ; il était couché sur le sol et enveloppé de sa couverture. Selon toute apparence, il était très-malade ; il tremblait et frissonnait affreusement, non pas comme les gens qui ont froid, mais avec une sorte de spasme convulsif qui tordait tout son corps. L’ami de Mark déclara que c’était une fièvre d’un caractère grave, accompagnée de tremblement intermittent, maladie très-commune dans ce pays ; et il prédit que cela empirerait le lendemain et bien des jours encore après. Lui-même, dit-il, il l’avait eue par accès pendant deux ans ou à peu près ; mais, grâce à Dieu, il s’en était tiré la vie sauve, tandis qu’autour de lui il y en avait beaucoup qui avaient succombé.

« La vie sauve ! Une pauvre vie à ce qu’il me semble ! pensa Mark regardant à la dérobée le visage décharné de son ami. Vive Éden ! »

Ils possédaient quelques remèdes dans leur coffre ; le voisin, grâce à la triste expérience qu’il avait acquise, enseigna à Mark quand et comment il devait les administrer, et de quelle façon il pourrait le mieux possible soulager les souffrances de Martin. Là ne s’arrêtèrent pas ses attentions ; en effet, il allait et venait sans cesse, et rendait à Mark toute sorte de services dans les tentatives énergiques que faisait ce dernier pour améliorer un peu leur situation. Cependant il ne pouvait leur donner grande consolation ni grande espérance pour l’avenir. La saison était mauvaise ; le pays un tombeau. L’enfant du colon mourut cette nuit même ; et Mark, sans en rien dire à Martin, aida le lendemain à enterrer la petite fille au pied d’un arbre.

Outre les soins nombreux et divers qu’il avait à donner à Martin qui, à mesure que son état empirait, devenait de plus en plus exigeant, Mark travaillait au dehors, de grand matin et jusqu’à une heure avancée ; avec l’assistance de son ami et d’autres voisins, il s’exerçait à tirer parti du terrain de la concession. Non qu’il eût au cœur la moindre fibre d’espoir ni dans l’esprit aucun but déterminé ; c’était seulement pour satisfaire l’ardeur habituelle de son humeur et la puissance surnaturelle qu’il possédait sur lui-même : car intérieurement il croyait leur position désespérée et, comme il disait, « ça marchait ferme. »

« Pour ce qui est de ça, ça marche aussi ferme qu’on peut le désirer, disait-il en confidence à Martin dans un moment de loisir, c’est-à-dire un soir qu’il lavait le linge de la maison, après une rude journée ; je ne peux pas en disconvenir. C’est une chance comme je n’en retrouverai jamais, à ce que je vois !

– Est-ce que vous n’êtes pas encore content ? répliqua Martin avec un grognement, le nez fourré sous sa couverture.

– Mais, monsieur, dit Mark, ça pouvait être bien plus fort encore, sans le guignon qui s’acharne toujours après moi pour me donner des crocs-en-jambe. La nuit où nous sommes arrivés ici, je trouvais que la chose prenait une jolie tournure. Ça, je l’avoue ; une jolie petite tournure.

– C’est pourtant bien joli comme ça ! dit Martin avec humeur.

– Ah ! dit Mark ; ah ! c’est sûr ; voilà la question. Le premier matin où je suis sorti, qu’est-il arrivé ? C’est que je suis tombé sur une famille que je connaissais et qui, depuis ce moment jusqu’à présent, n’a cessé de nous aider de toutes façons. Ça n’est pas juste, vous comprenez ; ce n’est pas ce que j’avais le droit d’attendre. Si j’étais tombé sur un serpent qui m’eût mordu ; ou bien si j’étais tombé sur un patriote pur sang, qui m’eût fait sentir son grand couteau ; ou encore si j’étais tombé sur une collection de Sympathiseurs avec leurs cols de chemise rabattus, et qu’ils eussent fait de moi un lion, j’eusse pu me distinguer et conquérir quelque mérite. Mais à la manière dont les choses marchent, le principal objet de mon voyage est manqué dès le début. Au reste, ce serait de même partout où je serais allé. Comment vous trouvez-vous ce soir, monsieur ?

– Plus mal que jamais, répondit le pauvre Martin.

– C’est quelque chose, répliqua Mark, mais cela ne suffit pas. Pour que satisfaction me soit donnée, il faut que je tombe à mon tour très-malade en restant jovial jusqu’au bout.

– Au nom du ciel ! ne parlez pas ainsi, dit Martin avec un frémissement de terreur. Qu’est-ce que je ferais, Mark, si vous tombiez malade ?… »

Le courage de M. Tapley parut stimulé par cette remarque, quelque peu flatteuse qu’elle fût pour lui dans la forme. Il se remit à savonner avec plus d’ardeur que jamais, et fit observer que son baromètre s’élevait.

« Monsieur, dit Tapley frottant vigoureusement son linge, il y a ici une bonne chose qui me dispose à être jovial : c’est que notre colonie représente les États-Unis en petit. Il y est resté deux ou trois colons américains qui sont venus tranquillement ici, comme si c’était le pays le plus salubre et le plus beau du monde. Mais ils sont comme le coq qui s’était caché pour sauver sa vie, et qui fut trahi par son cocorico. Ces animaux-là ne peuvent s’empêcher de chanter victoire. Ils sont nés pour cela, et il faut qu’ils chantent à tout prix. »

En achevant ces paroles, Mark avait détourné ses yeux de sa besogne et les dirigeait vers la porte, où son regard rencontra celui d’un homme maigre, vêtu d’une houppelande bleue et coiffé d’un chapeau de paille ; cet homme avait à la bouche une courte pipe noire, à la main un lourd bâton tout garni de nœuds. Il fumait et chiquait tout en marchant ; et comme il crachait fréquemment, il marquait son passage par une traînée de tabac décomposé.

« En voici un !… s’écria Mark. Hannibal Chollop.

– Ne le laissez pas entrer !… dit Martin d’une voix éteinte.

– Il n’attendra pas la permission, répliqua Mark. Il entrera bien tout seul, monsieur. »

Et, en effet, le personnage entra. Son visage était aussi dur, aussi noueux que son bâton ; ses mains étaient comme son visage ; sa tête ressemblait à un vieux balai de cheminée noirci. Il s’assit sur le coffre avec son chapeau sur la tête ; puis, croisant les jambes et regardant Mark, il dit, sans retirer sa pipe de sa bouche :

« Eh bien, monsieur Co !… Comment ça va-t-il, monsieur ? »

Il est nécessaire de faire connaître ici au lecteur que M. Tapley s’était gravement introduit sous ce nom auprès des étrangers.

« Très-bien, monsieur ; très-bien, dit-il.

– N’est-ce pas M. Chuzzlewit que je vois ? s’écria le visiteur. Comment ça va-t-il, monsieur ? »

Martin secoua la tête, et involontairement il ramena la couverture sur son visage ; car il avait senti qu’Hannibal allait cracher, et, comme dit la chanson, « il en avait mal au cœur par avance. »

« Ne prenez pas garde à moi, monsieur, dit M. Chollop d’un ton obligeant ; je suis à l’épreuve de la fièvre, et même de la fièvre intermittente.

– Mon motif était plus personnel, dit Martin se montrant de nouveau. J’avais peur que vous ne fussiez au moment de…

– Monsieur, répliqua M. Chollop, je puis calculer ma distance à un pouce près. »

Et aussitôt il le favorisa d’une démonstration de cette heureuse faculté.

« Monsieur, dit Hannibal, qu’on me donne seulement un but à deux pieds de distance en direction circulaire, et je m’engage à ne pas le dépasser. Je suis allé jusqu’à dix pieds, mais c’était un pari.

– J’espère que vous l’avez gagné, monsieur ? dit Mark.

– Mais certainement, monsieur. J’ai empoché l’enjeu. Oui, monsieur. »

L’américain garda quelque temps le silence, mais ce temps il l’employa activement à former un cercle magique autour du coffre sur lequel il était assis. Le cercle une fois complet, notre homme recommença à parler.

« Comment trouvez-vous notre pays, monsieur ? » demanda-t-il en regardant Martin.

Le malade répondit : « Je ne l’aime pas du tout. »

Chollop continua de fumer sans la moindre apparence d’émotion jusqu’à ce qu’il se sentit disposé à parler de nouveau. Ce moment étant arrivé enfin, Chollop retira sa pipe de sa bouche et dit :

« Je ne suis pas surpris de vous entendre tenir ce langage. La chose exige une certaine élévation, une certaine préparation de l’intelligence. L’esprit de l’homme doit être préparé à la liberté, monsieur Co. »

Il s’adressait à Mark, ayant vu que Martin, qui désirait le voir partir, à moitié fou déjà par l’irritation fébrile que la voix bourdonnante de ce nouveau fléau lui rendait tout à fait insupportable, avait fermé les yeux et s’était retourné sur son lit de douleur.

« Une petite préparation physique ne serait pas de trop non plus, monsieur, dit Mark, avant de venir habiter un bon vieux marécage comme celui-ci.

– Considérez-vous, monsieur, cette contrée comme un marécage ? demanda gravement Chollop.

– Parbleu ! oui, monsieur, répondit Mark. Pour moi ça ne fait pas de doute.

– Ce sentiment est tout à fait européen, dit le major ; il ne me surprend point. Que diraient vos millions d’Anglais s’ils voyaient un tel marécage en Angleterre ?

– Ils diraient, répondit Mark, qu’il est fort malsain, et qu’ils aimeraient mieux s’inoculer la fièvre par quelque autre moyen.

– C’est européen ! remarqua Chollop avec une pitié sardonique ; tout à fait européen ! »

Ici il s’étendit sur son siège, l’air froid, calme et silencieux comme s’il était chez lui, et continuant de fumer comme un tuyau d’usine.

Naturellement, M. Chollop était un des hommes « les plus remarquables » du pays ; mais en réalité et à part cela, c’était un personnage notable. Ses amis tant du Sud que de l’Ouest le représentaient habituellement comme « un splendide exemple des produits bruts de notre pays. » Il était fort estimé pour son dévouement à la liberté rationnelle. Afin de la mieux propager, il portait habituellement dans la poche de son habit une paire de revolvers, chacun à sept canons. Il portait aussi, entre autres breloques, une canne à épée qu’il appelait son « chatouilleur, » et un énorme couteau qu’il appelait, vu la tournure plaisante de son esprit, « mon tranchelard, » par allusion à l’utilité de cet instrument pour ventiler l’estomac d’un adversaire dans une dispute un peu solide. Il avait usé avec distinction de ces outils en plusieurs occasions, toutes dûment enregistrées dans les journaux, et il s’était fait un joli renom par la façon tout à fait galante dont il avait fait sauter un œil à un gentleman, qui se permettait de venir frapper à sa porte.

M. Chollop avait le goût de la vie errante, et dans une société moins avancée on eût pu le prendre par erreur pour un grand vagabond. Mais comme l’on comprenait et appréciait parfaitement ses belles qualités dans les régions où le sort l’avait placé et où plus d’un esprit d’élite sympathisait avec lui, il pouvait être considéré comme étant né sous une heureuse étoile, ce qui n’arrive pas toujours à un homme qui devance tellement le siècle dans lequel il est né. Comme pour satisfaire plus commodément ses goûts de chatouillement et de ventilation, il préférait vivre sur les confins de la société, dans les bourgs et les villes les plus reculés ; il avait l’habitude d’émigrer de ville en ville et de fonder dans chacune quelque affaire nouvelle, la plupart du temps un journal qu’il vendait presque aussitôt après, ayant soin presque toujours de clore le marché en provoquant, perforant, criblant de balles de pistolet ou de coups de couteau le nouvel éditeur, avant même que ce dernier eût pris possession de sa propriété.

C’était une spéculation de ce genre qui l’avait attiré à Éden ; mais ayant abandonné son idée, il était au moment de partir. Auprès des étrangers il se posait toujours en adorateur de la liberté ; il était un des plus chauds avocats de la loi de Lynch et de l’esclavage ; et il ne manquait jamais de recommander, tant par écrit que dans ses discours, « de goudronner et d’emplumer » tout individu impopulaire en dissentiment d’opinion avec lui. Il appelait cela « planter l’étendard de la civilisation dans les jardins vierges encore de ma belle patrie. »

Il est à peu près hors de doute que Chollop eût planté cet étendard à Éden aux dépens de Mark pour lui faire expier la franchise de son langage (car la liberté naturelle n’a le droit de parler que pour faire son propre éloge), n’eût été la désolation complète et la ruine qui pesaient sur la colonie, et le prochain départ qu’il méditait. Pour le moment, il se contenta de montrer à Mark un de ses pistolets, et de lui demander ce qu’il pensait de cet engin.

« Il n’y a pas longtemps, monsieur, dit-il, que j’ai tué avec ceci un homme dans l’État de l’Illinois.

– Vraiment ? dit Mark sans témoigner le moindre trouble. C’est de votre part une grande preuve de liberté ; c’est un acte très-indépendant.

– Je l’ai tué, monsieur, poursuivit Chollop, parce qu’il avait soutenu dans le Portique spartiate, journal tri-hebdomadaire, que les anciens Athéniens avaient devancé le Locofoco ticket.

– Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Mark.

– Les Européens ne savent pas ! dit Chollop, continuant de fumer tranquillement. C’est tout à fait européen ! »

Après avoir consacré quelques soins à l’entretien du cercle magique, l’Américain reprit ainsi la parole :

« Vous ne vous trouvez donc pas très-bien à Éden ?

– Certes non, dit Mark.

– Vous regrettez les impôts de votre pays ; vous regrettez les taxes sur les maisons.

– Et les maisons aussi, dit Mark.

– Et les impôts sur les fenêtres, monsieur.

– Et les fenêtres aussi pour payer les impôts, dit Mark.

– Ici vous n’avez ni barrières, ni prisons, ni billots, ni roue, ni échafaud, ni poucettes, ni piquets, ni piloris.

– Rien que des revolvers et des tranchelard, répliqua Mark. Des bagatelles ! ça ne vaut pas la peine d’en parler ! »

L’homme qui les avait rencontrés le soir même de leur arrivée se traîna en ce moment jusqu’à la porte où il se montra.

« Eh bien ! monsieur, dit Chollop, comment allez-vous ? »

L’homme avait beaucoup de peine à aller, c’est-à-dire à faire seulement quelques pas ; ce fut dans ce sens qu’il répondit.

« M. Co et moi, monsieur, dit Chollop, nous avons une petite discussion. Il faut avoir un fameux toupet pour oser défendre l’ancien monde contre le nouveau, n’est-il pas vrai ?

– Oh ! oui, répliqua le misérable fantôme.

– Je faisais simplement observer à monsieur, dit Mark s’adressant au dernier visiteur, que je regardais la ville où nous avons l’honneur de vivre comme passablement marécageuse. Quel est votre sentiment à cet égard ?

– Je pense qu’elle est peut-être humide de temps en temps, répondit l’homme.

– Mais non pas aussi humide que l’Angleterre, monsieur ? s’écria Chollop, le visage empreint de colère.

– Oh ! certainement non, pas si humide que l’Angleterre, dit l’homme ; sans parler des institutions.

– J’espère, dit Chollop d’un ton tranchant, qu’il n’existe pas dans toute l’Amérique un marécage qui, en comparaison de cette petite île-là, ne soit un paradis. Vous avez fait votre arrangement à fond et en règle avec Scadder, n’est-ce pas, monsieur ? » dit-il à Mark.

Celui-ci répondit affirmativement. M. Chollop cligna de l’œil à l’autre citoyen.

« Scadder est un habile homme, monsieur ! C’est un homme d’avenir ! C’est un homme qui ira loin, monsieur ! très-loin. »

M. Chollop cligna encore de l’œil à l’autre citoyen.

« Si cela ne dépendait que de moi, dit Mark, il monterait bien haut ; aussi haut que le bout d’une bonne grande potence. »

M. Chollop était si enchanté que son excellent compatriote eût floué un Anglais, et que l’Anglais en éprouvât du ressentiment, qu’il ne put se contenir davantage et laissa échapper une explosion de joie. Mais ce fut surtout chez l’autre que cette démonstration passionnée fut le plus étrange : il fallait voir ce pestiféré, ce fiévreux, ce misérable fantôme ; cela lui causa un tel plaisir que, rien qu’en y songeant, il semblait avoir oublié sa propre ruine, et qu’il rit à gorge déployée quand Chollop ajouta que Scadder était un fin matois et qu’il avait su tirer par ce moyen un lopin de capital anglais, « aussi vrai que le soleil nous éclaire. »

Après avoir savouré à l’aise cette aimable plaisanterie, M. Hannibal Chollop resta à fumer et façonner son cercle, sans autrement se préoccuper soit de causer, soit de prendre congé, probablement en vertu de cette illusion générale, qui admet en principe que, pour un citoyen libre et éclairé des États-Unis, convertir la maison d’autrui en un crachoir durant deux ou trois heures est une attention délicate pleine d’attrait et de politesse, et dont personne ne saurait se lasser. Enfin il se leva.

« Allons, je m’en vais, » dit-il.

Mark l’engagea à prendre un soin particulier de sa santé.

« Avant que je sorte, dit brusquement Chollop, j’ai un petit mot à vous communiquer. Vous êtes diablement fin. »

Mark le remercia pour ce compliment.

« Mais vous êtes par trop fin, ça n’ira pas longtemps comme ça. Je ne connais pas dans les bois de panthère ni de jaguar qui soit jamais criblé de part en part comme vous le serez, à coup sûr.

– Pour quelle raison ? demanda Mark.

– Il faut qu’on nous honore, monsieur, répliqua Chollop d’un ton de menace. Vous n’êtes plus maintenant dans un pays despotique. Nous sommes un modèle pour le monde, et il faut qu’on nous honore, je ne vous dis que ça.

– Eh quoi, ai-je parlé trop librement ? s’écria Mark.

– J’ai tiré sur un homme, j’ai fait feu sur un homme pour moins que cela, dit Chollop en fronçant le sourcil. J’ai connu des gens solides qui pour moins que cela ont été obligés de se sauver en toute hâte. J’ai vu pour moins que cela des individus appliqués au supplice de Lynch et mis en capilotade par un peuple éclairé. Nous sommes l’intelligence et la vertu du monde, la crème de la nature humaine et la fleur de la force morale. Nous avons l’épiderme sensible, il faut qu’on nous honore ; sinon nous nous levons et nous grognons. Je vous le dis, il ne nous faut pas grand’chose pour montrer les dents. Vous ferez mieux de nous honorer, entendez-vous ? »

Après cette recommandation prudente, M. Chollop s’éloigna avec son tranchelard déchireur ou chatouilleur et ses revolvers, le tout prêt à agir au moindre signal.

« Sortez de dessous la couverture, monsieur, dit Mark ; il est parti. Qu’est-ce que ceci ? ajouta-t-il doucement en s’agenouillant pour regarder de plus près le visage de son associé et en prenant sa main brûlante. Voyez un peu l’effet de toute cette jacasserie et de cette fanfaronnade ! Le voilà qui délire ce soir, il ne me reconnaît plus !… »

Martin, en effet, était dangereusement malade, ou plutôt il était à toute extrémité. Il resta dans cet état durant plusieurs jours, assisté par les pauvres amis de Mark, qui soignaient Martin sans se préoccuper de leurs souffrances. Mark, fatigué d’esprit et de corps, travaillant tout le jour et veillant toute la nuit, épuisé par sa vie nouvelle, rude et fatigante, en butte aux plus tristes et aux plus décourageantes difficultés de toute sorte, ne se plaignait jamais et ne cédait pas d’un pouce. Si autrefois il avait jugé Martin égoïste ou présomptueux ; s’il ne l’avait trouvé énergique que par saccades et par accès, pour succomber ensuite sans défense aux coups de la fortune, maintenant il avait oublié tout cela. Il ne se rappelait plus que les bonnes qualités de son compagnon de voyage, et il lui était dévoué à la vie et à la mort.

Il s’écoula bien des semaines avant que Martin fût redevenu assez fort pour sortir sans l’appui d’un bâton et du bras de Mark ; et même alors sa convalescence fut très-lente, faute d’un air salubre et d’une nourriture saine. Il était encore languissant et faible, lorsque le malheur qu’il avait tant redouté fondit sur eux. Mark tomba malade à son tour.

Mark lutta contre le mal ; mais le mal l’emporta dans la lutte et brisa ses efforts.

« Me voilà présentement terrassé, monsieur, dit-il un matin en se laissant tomber sur son lit ; mais je n’en suis pas moins de bonne humeur. »

Oui, il était terrassé, et le coup était terrible ! Il n’y avait que Martin pour ne pas voir ça tout de suite.

Si les amis de Mark s’étaient montrés tendre pour Martin (et ils l’avaient été au plus haut degré), ils le furent vingt fois plus pour Mark. C’était à présent le tour de Martin de travailler, de rester assis en veillant auprès du lit, et d’écouter à travers les longues, longues nuits, le moindre bruit dans la lugubre solitude, et d’entendre le pauvre Tapley, dans l’égarement de son délire, jouant aux quilles à l’auberge du Dragon, tenants de galants propos à mistress Lupin, faisant son apprentissage de marin à bord du Screw, cheminant en compagnie du vieux Tom Pinch sur les routes d’Angleterre, et brûlant des troncs d’arbre à Éden, le tout ensemble.

Mais soit que Martin lui donnât de la tisane, ou quelque médicament, ou l’assistât de ses soins, ou rentrât au logis en revenant de faire dehors quelque besogne fatigante, le patient Tapley s’écriait d’une voix gaie : « Je suis toujours jovial, monsieur, je suis jovial ! »

Et maintenant, quand Martin commença à penser à tout cela et à considérer Mark étendu dans son lit, Mark qui jamais ne faisait entendre un reproche ni un murmure, pas même une expression de regret, et qui s’efforçait de rester ferme et courageux, il se mit à réfléchir et à se demander comment l’homme que le ciel avait si peu favorisé l’emportait tellement sur celui qui avait reçu tant de dons en partage. Et comme c’était un grand sujet de méditation que de veiller près du lit d’un malade, et surtout d’un malade qu’il avait été habitué à voir plein d’activité et d’énergie, il commença aussi à se demander en quoi lui et Mark différaient l’un de l’autre.

La présence fréquente de l’amie de Mark, la femme qui avait traversé l’Océan sur le même bâtiment, ne fut pas moins éloquente pour fournir à Martin la conclusion de sa thèse. Cela lui rappela combien il avait tenu une conduite différente de celle de Mark Tapley, quand celui-ci, par exemple, avait assisté cette pauvre mère de famille. Je ne sais comment il associa Tom Pinch à ces réflexions ; et, songeant que Tom n’eût pas manqué, en face des mêmes circonstances, de rendre les mêmes services, il commença à comprendre sous quels rapports deux individus qui différaient totalement pouvaient se ressembler d’une manière parfaite, et ne pas lui ressembler du tout. À première vue, ces réflexions n’avaient rien de bien affligeant ; cependant elles lui firent de la peine tout de même.

La nature de Martin était franche et généreuse : mais ce jeune homme avait été élevé dans la maison de son grand-père ; et on peut être sûr que les petits vices domestiques produisent autour d’eux les effets les plus contraires à leur propre intérêt. Voyez l’égoïsme en particulier. Voyez le soupçon, l’astuce, la dissimulation, la cupidité. Martin avait à son insu raisonné comme un enfant : « Mon grand-père pense tellement à lui-même, qu’à moins de faire comme lui, je ne manquerai pas d’être oublié de tout le monde. » C’est ainsi qu’il était devenu égoïste lui-même.

Mais il ne s’en était jamais douté. Si quelqu’un lui eût reproché ce vice, Martin eût repoussé d’un air indigné l’accusation et se fût considéré comme la victime d’une noire calomnie. Jamais même il n’eût entrevu la vérité, si, au sortir de ce lit de douleur où sa vie était en danger, obligé de veiller à son tour sur un malade précieux, il n’avait pas compris que le moi de l’égoïste avait eu un pied dans la tombe, et que c’était après tout quelque chose de bien précaire et de bien chétif dans ce monde.

Il était naturel qu’il réfléchît (ce n’est pas le temps qui lui manquait, la maladie dura des mois) sur sa propre guérison et sur le péril extrême où se trouvait Mark. Cela le conduisit à considérer lequel d’eux méritait le mieux d’être épargné, et pourquoi. Alors le voile se souleva un peu : le moi, le moi, le moi, se laissa voir dans la coulisse.

Il se demanda en outre, lorsque la mort menaçait Mark (et c’est ce qu’en pareille circonstance se demandent et doivent se demander la plupart des hommes) s’il avait bien mérité et reconnu son devoir envers lui, s’il avait bien mérité et reconnu tant de fidélité et de zèle de la part de son serviteur. Non. Quelque courte qu’eût été la durée de leur association, il trouva qu’en beaucoup, beaucoup d’occasions, il avait des reproches à se faire, et, en s’interrogeant plus sérieusement encore à ce sujet, il vit le rideau se lever davantage, et le moi, le moi, le moi, s’avancer sur la scène.

Il fallut bien du temps avant que Martin fixât assez profondément dans son esprit la connaissance de lui-même pour pouvoir complètement discerner la vérité. Mais dans la hideuse solitude du lieu le plus hideux, lorsque l’espérance était si éloignée, l’ambition éteinte, lorsque la mort était venue frapper à la porte d’à côté, il fit un retour sur lui-même, comme dans une ville assiégée par la peste : et alors il reconnut la faute de sa vie entière, qu’il ne put regarder qu’avec horreur.

Éden était une triste école pour donner une pareille leçon ; mais ses marais, ses halliers et son air pestilentiel étaient des maîtres de philosophie qui en valent bien d’autres.

Il prit donc une détermination solennelle : c’était, quand la force lui serait revenue, de ne plus chercher à nier ni à fuir la conviction sur ce point, mais d’accepter comme un fait établi que l’égoïsme était dans son cœur et devait en être arraché. Il éprouvait (et avec raison) une telle incertitude sur son propre caractère, qu’il résolut de ne pas dire à Mark un seul mot, soit de ses regrets inutiles, soit de son honnête projet, mais de garder pour lui-même, pour lui seul, sa résolution : et là dedans il n’y avait pas l’ombre d’orgueil ; il n’y avait au contraire qu’humilité et constance, la meilleure cuirasse derrière laquelle Martin pût mettre sa faiblesse à l’abri, tant le séjour d’Éden l’avait abattu, ou plutôt tans le séjour d’Éden l’avait relevé !

Après une longue maladie de langueur pendant laquelle, ne pouvant plus parler à certains moments de crise désespérée, Mark avait encore écrit d’une main défaillante sur une ardoise ce mot : « Jovial ! » le pauvre garçon offrit quelques symptômes d’un retour à la santé. Ces symptômes allaient et venaient avec des intermittences ; cependant il commença à entrer en convalescence définitive, et de jour en jour il continua à aller mieux.

Dès qu’il fut assez bien pour pouvoir causer sans se fatiguer, Martin le consulta sur un projet qu’il avait en tête, et que, peu de mois auparavant, il eût mis à exécution sans prendre avis de personne autre que lui-même.

« Nos affaires sont dans un état désespéré, dit-il. Le pays est abandonné ; sa ruine doit être un fait connu, et il n’y a pas à espérer que nous vendions à qui que ce soit, ni à aucun prix, ce que nous avons acheté, quand même ce serait honnête. Nous nous sommes embarqués dans une entreprise folle, et nous y avons échoué. Le seul espoir qui nous reste, la seule fin à laquelle nous devions aspirer, c’est de quitter pour jamais ce lieu et de nous en retourner en Angleterre. Comment ? par quels moyens ? Il faut y retourner, Mark, voilà tout.

– Oui, voilà tout, monsieur ; rien que cela ! répondit Mark en appuyant sur les mots d’une manière significative.

– De ce côté-ci de l’eau, dit Martin, nous n’avons qu’un ami qui puisse nous assister ; cet ami, c’est M. Bevan.

– J’ai songé à lui pendant que vous étiez malade, dit Mark.

– Si ce n’était le temps qu’il y faudrait perdre, j’écrirais même à mon grand-père, et je le supplierais de nous envoyer l’argent nécessaire pour nous tirer de la trappe dans laquelle nous nous sommes si cruellement laissé prendre. Tenterai-je d’abord un effort auprès de M. Bevan ?

– Je suis de cet avis, dit Mark. C’est un aimable gentleman.

– Le peu d’objets que nous avons achetés ici, et qui nous ont dévoré le reste de notre argent, produiraient une certaine somme s’ils étaient vendus, et nous pourrions en remettre immédiatement le prix à M. Bevan. Mais le diable, c’est que nous ne pourrons pas les vendre ici.

– Ici, dit M. Tapley secouant la tête d’un air chagrin, il n’y a à acheter que des cadavres… et des cochons.

– Écrirai-je en conséquence à M. Bevan en ne lui demandant d’argent que ce qu’il nous en faudra tout juste pour nous mettre à même de gagner, par la voie la moins coûteuse, New-York ou tout autre port où nous puissions espérer de prendre passage pour notre pays, en nous engageant à quelque titre que ce soit à bord ? Nous lui expliquerions en même temps dans quel embarras nous nous trouvons, et lui promettrions de faire tout notre possible pour le rembourser dès notre arrivée en Angleterre, dussé-je recourir pour cela à mon grand-père.

– Assurément, répondit Mark ; tout ce que nous risquons c’est qu’il refuse, et il peut aussi ne pas refuser. Si cela vous était égal, vous pourriez essayer, monsieur…

– Égal ! s’écria Martin. C’est ma faute si nous sommes ici, et je ferai tout pour en sortir. J’ai assez de chagrin de songer au passé. Si je vous avais consulté plus tôt, Mark, jamais nous ne fussions venus ici, j’en suis certain. »

Cette déclaration surprit beaucoup M. Tapley : toutefois il protesta avec une grande chaleur, disant qu’ils seraient venus tout de même à Éden, et que pour lui il s’était déterminé à y aller sitôt qu’il en avait entendu parler.

Martin lui donna alors lecture de la lettre à M. Bevan, qu’il avait préparée d’avance. Cette lettre était écrite avec franchise et intelligence ; elle établissait la situation sans la moindre réserve ; elle décrivait toutes les souffrances que les deux voyageurs avaient endurées, et exposait leur demande en termes modestes, mais positifs. Mark l’approuva complètement. Ils résolurent de l’envoyer par le premier paquebot qui viendrait à passer et s’arrêterait à Éden pour y prendre du bois, qu’on y trouvait en quantité considérable. Ne sachant à quelle adresse envoyer cette lettre à M. Bevan, Martin se détermina à la mettre sous enveloppe pour la recommander aux soins du fameux M. Norris, de New-York, avec prière sur l’enveloppe de la faire passer sans retard à M. Bevan.

Plus d’une semaine s’écoula avant qu’un bateau parût ; mais enfin, un matin, Martin et Mark furent éveillés de très-bonne heure par le ronflement à haute pression de l’Ésaü Slodge, appelé ainsi du nom d’un des hommes « les plus remarquables » du pays, lequel avait été très-éminent quelque part. Ayant couru en toute hâte au débarcadère, ils montèrent à bord ; et comme ils attendaient ensuite avec anxiété pour voir partir le bateau, ils s’arrêtèrent sur le passavant ; négligence qui fit crier au capitaine de l’Ésaü Slodge « qu’il voulait être passé au sas comme de la farine et haché menu comme chair à pâté s’il ne leur faisait pas faire un plongeon dans le liquide ; qu’ils eussent à débarrasser le plancher, et plus vite que ça !… » Autrement dit, pour expliquer la métaphore, qu’ils les ferait jeter dans la rivière.

Selon toute vraisemblance, ils ne devaient pas recevoir de réponse avant huit ou dix semaines au plus tôt. En attendant, ils consacrèrent le peu de forces qu’ils avaient à travailler à l’amélioration de leur terrain, et à en assainir une partie pour la préparer à un emploi utile. Tout mauvais fermiers qu’ils étaient, ils en savaient encore plus long que leurs voisins : Mark, en effet, possédait en agriculture quelques notions qu’il communiqua à Martin ; tandis que les autres colons qui restaient sur le sol marécageux (une simple poignée d’hommes rongés par la maladie) semblaient être venus là avec l’idée que l’agriculture était une science innée chez l’humanité entière. Martin et Mark s’assistaient mutuellement, à leur manière, dans ces épreuves et dans toutes les autres ; mais ils apportaient à leur tâche aussi peu d’espérance et autant de tristesse qu’une bande de convicts dans une colonie pénitentiaire.

Souvent, la nuit, quand Mark et Martin étaient seuls et couchés en attendant le sommeil, ils se mettaient à parler de la patrie, des lieux qui leur étaient familiers, des maisons, des routes et des gens qu’ils avaient connus ; parfois avec une vive espérance de les revoir, et parfois aussi avec un calme sombre, comme si cette espérance était morte. C’était pour Mark Tapley un grand sujet d’étonnement de trouver, à travers ces diverses conversations, un singulier changement chez Martin.

« Je ne sais plus qu’en croire, pensait-il une nuit ; il n’est pas ce que j’avais supposé. Il en est venu à ne plus penser à lui-même. J’ai envie de le mettre à l’épreuve. Dormez-vous, monsieur ?

– Non, Mark.

– Songez-vous au pays, monsieur ?

– Oui, Mark.

– J’en faisais autant, monsieur. Je me demandais si M. Pinch et M. Pecksniff étaient toujours bien ensemble.

– Pauvre Tom ! dit Martin d’une voix pensive.

– Une pauvre tête, monsieur, fit observer Tapley. Il touche de l’orgue pour rien, monsieur. Il ne prend aucun soin de lui-même.

– Je voudrais bien qu’il en prît davantage, dit Martin : je ne sais pas pourquoi, j’ai peut-être tort, car peut-être alors ne l’aimerions-nous pas à moitié autant.

– Il gagne à être connu, monsieur, insinua Mark.

– Oui, dit Martin après un court silence. Je le sais bien, Mark. »

Il y avait dans sa parole un tel accent de regret, que son compagnon crut devoir abandonner ce thème et resta silencieux à son tour durant quelque temps, jusqu’à ce qu’une autre idée lui fût venue.

« Ah ! monsieur !… dit Mark avec un soupir. Mon Dieu ! vous avez risqué gros jeu pour l’amour d’une jeune dame !… »

Martin répondit avec tant d’empressement et d’énergie, que pour cela il s’assit sur son séant dans son lit :

« Je vous dirai, Mark, que je n’en suis pas du tout certain. Je commence à n’avoir pas là-dessus les idées bien nettes. Ce dont vous pouvez être certain, c’est qu’elle, elle est très-malheureuse. Elle a sacrifié le repos de son cœur ; elle a compromis au plus haut degré ses intérêts ; elle ne peut, comme je l’ai fait, s’éloigner brusquement de ceux qui son jaloux d’elle et ses ennemis déclarés. Elle a à souffrir, Mark ; à souffrir, la pauvre fille ! sans pouvoir agir. Je commence à croire que le fardeau qu’elle a à supporter est bien plus lourd que ne le fût jamais le mien. Sur mon âme, je le crois ! »

M. Tapley ouvrait de grands yeux dans l’ombre, mais sans interrompre son interlocuteur.

« Et, ajouta Martin, puisque nous sommes sur ce sujet, je vous dirai un secret. Cette bague…

– Quelle bague, monsieur ? demanda Mark, ouvrant des yeux plus grands encore.

– Cette bague qu’elle me donna quand nous nous séparâmes. Elle l’avait achetée ; elle l’avait achetée, sachant que j’étais pauvre et fier (Dieu me pardonne, fier !) et que j’avais besoin d’argent.

– Qui vous a dit cela, monsieur ? demanda Mark.

– Je le dis, moi. Je le sais. J’y ai pensé, mon cher ami, des centaines de fois, pendant que vous étiez malade. Et moi qui, comme une brute, la lui pris des mains et la mis à la mienne, sans jamais y songer qu’au moment où je m’en séparai, et où une faible lueur de vérité m’apparut comme un éclair !… Mais il est tard, dit Martin s’interrompant, et vous êtes faible et fatigué, je le sais. Vous ne parlez que pour me ranimer. Bonne nuit ! Dieu vous bénisse, Mark !

– Dieu vous bénisse, monsieur ! Mais je suis trompé dans toutes les règles, pensa M. Tapley, se retournant avec un visage plein de joie. C’est un abus de confiance, me voilà volé. Je n’étais pas entré chez lui pour cette sorte de service. Il n’y a plus de mérite à être jovial avec lui ! »

Le temps s’écoula, et d’autres steamboats, arrivant du lieu sur lequel les espérances des deux voyageurs étaient concentrées, vinrent prendre leur provision de bois : mais aucun d’eux n’apportait de réponse à la lettre. La pluie, la chaleur, l’impur limon et la vapeur malsaine, avec une nourriture mauvaise et dangereuse, exerçaient leurs ravages. La terre, l’air, la végétation, l’eau même que buvaient les colons, tout était chargé de propriétés meurtrières. L’amie de Tapley, sa compagne de route, avait depuis longtemps perdu deux enfants, et elle venait d’enterrer le dernier. Mais ces détails sont trop communs pour avoir besoin d’être relevés ou longuement enregistrés. Les citoyens habiles s’enrichissent, et leurs victimes sans amis souffrent et meurent et sont oubliées. Voilà tout.

Enfin un bateau arriva haletant sur la triste rivière et s’arrêta à Éden. Mark, à son arrivée, le guettait du seuil de la hutte de bois ; on lui tendit, du bord, une lettre qu’il porta bien vite à Martin.

Ils se contemplaient l’un l’autre en tremblant.

« Cette lettre paraît lourde, » murmura Martin.

Ils l’ouvrirent. Il s’en échappa une petite liasse de bank-notes qui tomba à terre.

Ce qu’ils dirent, ou firent, ou pensèrent tout d’abord, aucun d’eux n’en eut l’idée. Tout ce que Mark put dire plus tard, c’est qu’il avait couru, hors d’haleine, jusqu’au rivage, avant que le bateau se fût éloigné, pour demander quand il reviendrait et pourrait le reprendre à son bord avec son compagnon.

On lui répondit : « Dans dix ou douze jours. » Nonobstant la longueur de ce terme, ils commencèrent, dès la nuit même, à réunir leurs effets et à faire leurs paquets. Quand cet accès d’ardeur fut passé, chacun d’eux se mit à penser (ils se le rappelèrent plus tard) qu’il ne manquerait pas de mourir avant le retour du bateau.

Ils vivaient encore cependant quand le bateau revint, après un laps de trois semaines qui s’étaient traînées bien lentement. Par un jour d’automne, au lever du soleil, ils s’installaient sur le pont.

« Courage ! nous nous reverrons ! cria Martin en adressant de la main un adieu à deux maigres figures debout sur le rivage. Nous nous reverrons dans le vieux monde !

– Ou dans l’autre, ajouta Mark à demi-voix. Quand on les voit là l’un près de l’autre et si tranquilles, c’est pire que tout le reste ! »

Comme le bâtiment se remettait en marche, Martin et Mark se contemplèrent mutuellement, puis ils regardèrent en arrière le lieu d’où le bateau fuyait rapidement. La maison de bois avec sa porte ouverte et les arbres languissants qui l’entouraient ; le brouillard épais du matin et le soleil tout rouge qui à travers ce voile semblait éclipsé ; la vapeur qui s’élevait de la terre et de l’eau ; la rivière rapide qui rendait les bords hideux qu’elle baignait plus plats et plus tristes encore : que de fois tout cet ensemble revint dans leurs rêves ! Et que de fois ce fut pour eux un bonheur de s’éveiller alors et de trouver que ce n’étaient que des ombres qui s’étaient évanouies !

CHAPITRE IX.

Comme quoi les voyageurs s’en retournent dans leur pays et rencontrent en route quelques caractères distingués.

Parmi les passagers qui se trouvaient à bord sur le steamboat, il y avait un gentleman maigre assis sur une sorte de lit de camp très-bas, et ayant les jambes posées sur un baril de farine très-haut, comme s’il regardait la campagne avec ses chevilles. Ce personnage attira tout d’abord l’attention de Martin et de Mark Tapley.

Il avait des cheveux noirs et roides, partagés sur le milieu de la tête et pendants sur son habit ; une petite touffe de poil au menton ; il ne portait point de cravate ; son chapeau était blanc ; son costume tout noir était long des manches et court des jambes ; ses bas bruns étaient sales, et ses souliers lacés. Son teint, naturellement crotté, le paraissait encore davantage par suite d’une économie trop parcimonieuse d’eau de savon : la même observation s’appliquait à la partie de son costume sujette au blanchissage, et qu’il eût pu changer dans l’intérêt de son bien-être personnel, et pour la satisfaction des yeux de ses amis. Il devait avoir trente-cinq ans. Ramassé en croix ou en tas, sous l’ombre d’un grand parapluie de coton vert, il ruminait sa chique de tabac comme une vache son tourteau.

Au reste, cela n’avait rien de bien particulier, car tous les gentlemen à bord semblaient être brouillés avec leur blanchisseuse et avoir renoncé, dès leur plus tendre jeunesse, à se laver. Tous paraissaient aussi avoir le gosier bouché avec ce même genre de sucre d’orge : tous étaient disloqués dans la majeure partie de leurs articulations. Cependant celui que nous avons décrit offrait un air particulier de sagacité et d’expérience qui fit deviner à Martin que c’était un caractère rare : le fait ne tarda pas à se vérifier.

« Comment vous portez-vous, monsieur ? dit une voix à l’oreille de Martin.

– Comment vous portez-vous, monsieur ? » dit celui-ci.

Celui qui lui parlait ainsi était un gentleman, grand et maigre, avec un bonnet de tapisserie et une longue redingote flottante en drap de billard, ornée aux poches d’agréments en velours noir.

« Vous êtes Européen, monsieur ?

– Oui, dit Martin.

– Vous êtes heureux, monsieur. »

Martin le pensait bien ; mais il ne fut pas long à découvrir que le gentleman et lui attachaient chacun un sens différent à cette observation.

« Vous êtes heureux, monsieur, d’avoir l’occasion de contempler notre Elijah Pogram, monsieur.

– Votre Elijahpogram !… répéta Martin, croyant que ces deux mots n’en faisaient qu’un, et qu’il s’agissait de quelque monument.

– Oui, monsieur. »

Martin s’efforça de paraître le comprendre, mais il n’en put venir à bout.

« Oui, monsieur, dit le gentleman, notre Elijah Pogram, qui est assis là, près de la chaudière. »

Le gentleman abrité par le parapluie porta à son sourcil l’index de sa main droite, comme s’il roulait dans sa pensée des affaires d’État.

« C’est là Elijah Pogram ? dit Martin.

– Oui, monsieur, répliqua l’autre. C’est Elijah Pogram.

– Mon Dieu ! dit Martin. Je suis étonné. »

Mais il n’avait pas la moindre idée de ce que pouvait être cet Elijah Pogram. Jamais de sa vie il n’avait entendu citer ce nom.

« Si la chaudière de ce vaisseau venait à sauter, monsieur, dit sa nouvelle connaissance, à sauter en ce moment, ce serait un jour de fête dans le calendrier du despotisme, un jour qui égalerait presque dans ses effets sur la race humaine notre glorieux 4 juillet. Oui, monsieur, c’est l’honorable Elijah Pogram, membre du congrès, une des plus fortes intelligences de notre pays, monsieur. Qu’est-ce que vous dites de ce sourcil-là, monsieur ?

– Tout à fait remarquable, dit Martin.

– Oui, monsieur. Notre immortel Chiggle, monsieur, passe pour avoir observé, lorsqu’il fit sa célèbre statue de Pogram, laquelle a soulevé tant de discussions et de préjugés en Europe, que ce front était plus que le front d’un mortel. Ceci précéda le Défi de Pogram, et fut considéré depuis comme une prédiction terriblement heureuse.

– Qu’est-ce que le Défi de Pogram ? demanda Martin, pensant que peut-être c’était l’enseigne d’un cabaret.

– Une harangue, monsieur, repartit son nouvel ami.

– Oh ! certainement, s’écria Martin. À quoi songeais-je !… Il a défié…

– Il a défié le monde entier, monsieur, répondit gravement l’autre. Il a défié le monde en général de le disputer à notre pays en quoi que ce soit, et il a développé les ressources intérieures que nous possédons pour soutenir la guerre contre tout l’univers. Désirez-vous faire connaissance avec Elijah Pogram, monsieur ?

– S’il vous plaît, dit Martin.

– Monsieur Pogram, dit l’étranger (or M. Pogram avait entendu jusqu’au moindre mot de la conversation), voici un gentleman européen, monsieur, un gentleman anglais, monsieur. Mais je pense que des ennemis généreux peuvent se rencontrer sur le terrain neutre de la vie privée. »

Le languissant M. Pogram secoua les mains de Martin, à peu près comme, dans les horloges de bois, un de ces petits bonshommes qui sont au bout de leur rouleau. Mais il se dédommagea en se remettant à chiquer de plus belle, comme s’il venait d’être remonté.

« M. Pogram, dit l’introducteur, est dévoué au service du pays, monsieur. Pendant les vacances du congrès, il va reconnaître par lui-même ces libres États-Unis, dont il est un des fils les plus favorisés. »

Martin ne put s’empêcher de trouver que, si l’honorable Elijah Pogram fût resté chez lui et qu’il eût envoyé ses souliers en voyage, ils en auraient fait autant que lui ; car c’était bien la seule partie de cet homme politique qui fût en position de voir quelque chose.

Au bout de peu de temps, cependant, M. Pogram se leva, et, ayant craché certains restes de chique qui eussent pu nuire à la netteté de sa prononciation, il se posa de façon à s’appuyer à l’aise contre la galerie, et il commença à parler à Martin, tout en continuant de s’abriter sous son grand parapluie vert.

Il venait d’articuler ces mots : « Comment trouvez-vous… ? » quand Martin l’interrompit en disant : « Ce pays, je présume ?

– Oui, monsieur », dit Elijah Pogram.

Une troupe de passagers fit aussitôt cercle autour d’eux par un sentiment de curiosité. Martin entendit son nouvel ami glisser à l’oreille d’un autre ami, en se frottant les mains : « Pogram va vous le pulvériser comme verre, je vous en réponds. »

« Mais, dit Martin après un moment d’hésitation, je sais par expérience que vous prenez sur l’étranger un avantage peu équitable quand vous lui posez cette question. Vous n’acceptez la réponse que dans un seul sens. Je ne saurais répondre dans ce sens-là, car ce serait manquer à l’honneur. Par conséquent, j’aime mieux ne pas répondre du tout. »

Cependant M. Pogram devait prononcer un grand discours, dans la prochaine session, sur les relations étrangères, et il devait en outre écrire sur le même sujet des articles énergiques : or, comme il goûtait fort la libre et indépendante coutume (très-innocente et agréable en effet) de se procurer des renseignements quelconques sous forme de confidences, et ensuite de les livrer à la publicité d’une façon qui lui fût utile, il était résolu à obtenir de Martin, de manière ou d’autre, le secret de ses opinions : car, faute de tirer de lui quelque chose, il eût été forcé d’inventer, et l’invention eût été un travail fatigant. Il prit note dans sa mémoire de la réponse de Martin, et continua ainsi la conversation :

« Vous venez d’Éden, monsieur ? Comment avez-vous trouvé Éden ? »

Martin exprima franchement et en termes énergiques sa pensée sur cette partie du pays.

« C’est chose étrange, dit Pogram, se tournant vers le groupe des curieux, que cette haine pour notre pays et ses institutions ! Cette antipathie nationale est donc bien profondément enracinée dans le cœur des Anglais !

– Bon Dieu ! monsieur, s’écria Martin, la société des terrains d’Éden, avec M. Scadder à sa tête et toutes les misères qu’elle a engendrées à sa porte, est-elle donc une institution de l’Amérique ? Est-ce une partie intégrante d’aucune forme de gouvernement connu ?

Pogram reprit en regardant à nouveau le cercle, et continuant son raisonnement là où Martin l’avait interrompu :

« J’estime que ce fait provient en partie de la jalousie et du préjugé, en partie de ce que les Anglais sont naturellement incapables d’apprécier les hautes institutions de notre terre natale. »

Puis, se retournant vers Martin :

« Je présume, monsieur, que, durant votre séjour dans la ville d’Éden, vous aurez eu occasion de voir un gentleman nommé Chollop ?

– Oui, répondit Martin ; mais mon ami que voici pourra mieux que moi vous satisfaire à ce sujet : car, à cette époque, j’étais dangereusement malade. Mark ! le gentleman parle de M. Chollop.

– Oh ! oui, monsieur, oui, je comprends, dit Mark.

– Un splendide spécimen des produits bruts de notre pays, n’est-ce pas, monsieur ? dit Pogram d’un ton d’interrogation.

– Ma foi, oui, monsieur ! » s’écria Mark.

L’honorable Elijah Pogram lança un regard à ses amis, comme pour leur dire : « Observez bien ceci ! Voyez ce qui va suivre ! » Et ces derniers, de leur côté, rendirent hommage au génie de Pogram par un murmure d’approbation.

« Notre cher compatriote, dit Pogram avec l’accent de l’enthousiasme, est le modèle d’un homme tout frais sorti du moule de la nature. C’est le véritable enfant de ce libre hémisphère ! vert comme nos montagnes, brillant et coulant comme nos lacs minéraux, pur des flétrissantes conventions du monde comme le sont nos grandes prairies sans limites ! Il est rude peut-être : nos ours ne le sont-ils pas ? Il est sauvage peut-être : nos buffles le sont aussi. Mais c’est un enfant de la Nature, un fils de la Liberté ; et sa réponse énergique au Despotisme et à la Tyrannie, c’est que sa brillante demeure est dans le Soleil couchant ! »

Une partie de ce discours se rapportait à Chollop, une autre à un maître de poste de l’Ouest qui, ayant fait faillite publique, peu de temps auparavant (encore un caractère qu’il n’est pas rare de rencontrer en Amérique), avait été destitué. Pour le défendre, M. Pogram (il avait voté pour M. Pogram) avait vociféré ces dernières paroles du haut de son siège de législateur et les avait lancées à la tête d’un président impopulaire. Cela produisit un brillant effet ; car les auditeurs furent enchantés ; et l’un d’eux dit à Martin : « Je suppose que vous avez maintenant une idée de la tournure d’éloquence qu’il y a dans notre pays, et que vous ne demandez pas votre reste. »

M. Pogram attendit que ses auditeurs fussent redevenus calmes pour dire à Mark :

« Vous ne semblez pas de mon avis, monsieur ?

– Eh bien, répondit Mark, je n’aimais pas beaucoup ce gentleman, voilà la vérité, monsieur. Je le trouvais un peu trop tapageur, et je n’aimais pas du tout qu’il portât sur lui tous ces petits arguments meurtriers dont il est pourvu, ni qu’il fût si prompt à s’en servir.

– C’est singulier, dit Pogram, levant assez haut son parapluie pour regarder autour de lui, à l’abri de ce meuble. C’est singulier ! Voyez-vous cette opposition obstinée à nos institutions qui fait le fond de l’esprit des Anglais !

– Ma foi ! vous êtes de drôles de gens ! s’écria Martin. Ne dirait-on pas que Chollop et la classe qu’il représente sont une de vos institutions ? Des pistolets à revolver, des cannes à épée, des coutelas de boucher et autres instruments pareils, sont-ce là des institutions dont vous ayez lieu d’être fiers ? Des duels sanglants, des combats féroces, des attaques sauvages, des coups de feu et des coups de poignard en pleine rue, sont-ce là vos institutions ? Vous verrez que bientôt on voudra me faire croire que le Déshonneur et la Fraude font partie des institutions de la grande république ! »

Tandis que ces paroles sortaient des lèvres de Martin, l’honorable Elijah Pogram parcourait de nouveau des yeux le cercle.

« Cette haine mortelle contre nos institutions, observa-t-il, pourrait servir de texte à une étude psychologique. Le voilà maintenant qui fait allusion à la Répudiation !

– Ah ! dit Martin en riant, vous pouvez, si cela vous plaît, faire de toute chose une institution, et j’avoue que je ne m’attendais pas à celles-là. Tout ça chez nous ferait partie d’une institution que nous appelons du nom générique d’Old Bailey2. »

En ce moment, la cloche sonna le dîner ; chacun se précipita vers la cabine. L’honorable Elijah Pogram y courut avec une telle hâte qu’il oublia que son parapluie était ouvert, et l’enfonça si fortement dans la porte de la cabine qu’il devint impossible soit de l’en retirer, soit de l’y faire entrer. Durant une minute à peu près, cet accident produisit un désordre complet parmi les passagers affamés qui se trouvaient derrière Pogram et qui, voyant les plats sur la table et entendant fonctionner les couteaux et les fourchettes, savaient bien ce qui les menaçait s’ils tardaient davantage à arriver : aussi étaient-ils presque fous de désespoir, tandis que plusieurs citoyens vertueux déjà assis à table étaient en grand péril de s’étouffer par suite des efforts extraordinaires qu’ils faisaient pour absorber tous les mets avant la venue des autres convives.

Cependant les affamés enlevèrent d’assaut le parapluie et se ruèrent par la brèche. L’honorable Elijah Pogram et Martin se trouvèrent, après une lutte acharnée, assis l’un près de l’autre, aussi à leur aise qu’ils eussent pu l’être au parterre d’un théâtre de Londres ; et, pendant plus de quatre minutes consécutives, Pogram ne fit autre chose que de happer, comme un corbeau, d’énormes morceaux de tout ce qu’il pouvait attraper. Quand il eut bien regagné le temps perdu, il commença à parler à Martin et le pria de ne point se gêner le moins du monde et de causer avec lui en pleine liberté, car il avait le calme du vrai philosophe. Cette invitation fut très-agréable à Martin : car il avait pris d’abord Elijah pour un sectateur de cette autre école de philosophie républicaine, dont les nobles maximes sont gravées avec le couteau sur le corps du disciple, et écrites non pas avec une plume et de l’encre, mais avec des plumes et du goudron.

« Que pensez-vous, monsieur, de mes compatriotes ici présents ? demanda Elijah Pogram.

– Oh ! très-aimables, » dit Martin.

Ils étaient en effet très-aimables. Pas un seul n’avait prononcé une parole : chacun d’eux n’était occupé, selon l’usage, qu’à se repaître ; et la majeure partie de la compagnie se composait décidément de vrais gloutons !

L’honorable Elijah Pogram regarda Martin comme s’il voulait dire : « Vous ne pensez pas du tout ce que vous dites, j’en suis sûr ! » Et il ne tarda pas à être confirmé dans cette opinion.

En face d’eux était assis un gentleman adonné à tel point à la mastication du tabac, que la liqueur de cette herbe, en dégouttant sur sa bouche et sur son menton, où elle séchait ensuite, lui avait composé comme une petite barbe ; ornement si commun, du reste, que c’était à peine s’il attirait l’attention de Martin : or, cet excellent citoyen, impatient de démontrer à tout venant son droit d’égalité, se mit à sucer quelques instants son couteau, puis le plongea dans le beurre au moment même où Martin se disposait à en prendre, laissant en souvenir un jus qui eût soulevé le cœur d’un vidangeur.

Quand Elijah Pogram (pour qui cet incident n’était qu’un détail journalier) vit Martin repousser l’assiette et s’abstenir de prendre du beurre, il fut enchanté et dit :

« Vraiment, votre haine mortelle à vous autres Anglais pour les institutions de notre pays est quelque chose d’étourdissant.

– Sur ma vie, s’écria Martin à son tour, voilà bien le plus étrange rapprochement qu’on ait jamais fait. Un homme s’érige volontairement en pourceau, et ça devient une institution !…

– Nous n’avons pas le temps d’acquérir des formes, dit Elijah Pogram.

– Acquérir !… s’écria Martin. Mais il n’est pas question de rien acquérir. Il s’agit de ne pas perdre la politesse naturelle même à un sauvage, et cette bonne éducation instinctive qui avertit un homme de ne blesser ni dégoûter personne. Ne pensez-vous pas, par exemple, que l’individu en question ne sait pas parfaitement à quoi s’en tenir, mais qu’il regarde comme chose très-belle et très-indépendante de se montrer une brute dans les petits actes de la vie privée ?

– C’est un compatriote, dit M. Pogram, et naturellement il est vif et sans façon.

– Voyez cependant, M. Pogram, ce qui s’ensuit, continua Martin. La majeure partie de vos concitoyens débutent par négliger obstinément les petites précautions sociales, qui n’ont rien de commun avec l’élégance, la coutume, l’usage, le gouvernement ou la patrie, mais qui sont des actes de politesse générale, de convenance naturelle et humaine. Vous les approuvez en cela, puisque vous trouvez que toutes les critiques qu’on peut faire de leurs infractions à la sociabilité sont une attaque contre un des plus beaux traits de votre caractère national. À force de dédaigner les petites obligations, ils arrivent dans un laps de temps régulier à en mépriser de grandes, et, par exemple, à refuser de payer leurs dettes. J’ignore s’ils le font ou s’ils ne sont pas éloignés de le faire ; mais chacun, s’il veut bien y prendre garde, peut voir aisément que ce résultat se produira un jour par un progrès tout naturel, et que ce sera comme le développement d’un grand arbre qui doit tomber bientôt parce qu’il est pourri à la racine. »

M. Pogram avait l’esprit trop philosophique pour envisager ainsi les choses. Ils remontèrent sur le pont : là, l’homme politique, reprenant son premier poste, se remit à mâcher du tabac jusqu’à ce qu’il tombât dans un état léthargique voisin de l’insensibilité.

Après un pénible voyage de plusieurs jours, ils arrivèrent au même quai où Mark avait failli si bien rester en arrière, le soir de leur départ pour Éden. Le capitaine Kedgick, l’ancien hôte, était sur le rivage, et grande fut sa surprise de voir Martin et Mark Tapley descendre du bateau.

« Comment !… de retour ! s’écria-t-il. Ma parole, vous m’étonnez !…

– Pouvons-nous loger chez vous jusqu’à demain, capitaine ? dit Martin.

– Vous pouvez y rester un an si cela vous plaît, je vous le déclare, répondit froidement Kedgick. Mais notre population ne vous verra point revenir avec satisfaction.

– Pourquoi notre retour lui déplairait-il, capitaine Kedgick ? dit Martin.

– Mes concitoyens pensaient que vous alliez coloniser, répondit Kedgick en secouant la tête : il ont été attrapés, vous ne sauriez le nier.

– Qu’entendez-vous par là ? s’écria Martin.

– Vous n’eussiez pas dû les recevoir en audience, dit le capitaine. Certainement non.

– Mon bon ami, répliqua Martin, est-ce que c’est moi qui ai demandé à les recevoir ? Cela a-t-il dépendu de ma volonté ? N’est-ce pas vous qui m’avez dit qu’ils monteraient de force et que, sans cela, je serais écorché comme un chat sauvage ? ne m’avez-vous pas menacé en leur nom de toute sorte de vengeances si je refusais de les recevoir ?

– Je n’en sais rien, dit le capitaine : mais, quand notre peuple fait jabot, son jabot est empesé fièrement roide, je vous en avertis. »

Là-dessus, il se mit à marcher en arrière à côté de Mark, tandis que Martin et Elijah Pogram se rendaient à l’Hôtel National.

« Nous voilà revenus vivants, comme vous voyez ! dit Mark.

– Ce n’était pas là sur quoi je comptais, dit le capitaine en grommelant. On n’a pas le droit d’être un homme public à moins de répondre aux vœux du public. Notre population d’élite n’eût pas couru à son lever si elle avait su cela. »

Rien ne réussit à ébranler le capitaine, qui persistait à trouver très-mauvais qu’ils ne fussent pas morts tous deux à Éden. Les pensionnaires de l’Hôtel National s’exprimèrent fortement dans le même sens sur ce sujet : mais par bonheur il arriva que le temps leur manqua pour réfléchir sur cette injure ; car on prit immédiatement la résolution de fondre sur l’honorable Elijah Pogram et de lui donner sur-le-champ un lever.

Comme le repas général du soir avait eu lieu dans la maison avant l’arrivée du bateau, Martin, Mark et Pogram prenaient ensemble le thé et les sandwiches à la table publique, quand la députation entra pour annoncer cet hommage. Ladite députation se composait de six gentlemen pensionnaires et d’un jeune garçon qui avait la voix très-perçante.

« Monsieur ! dit l’orateur de la troupe.

– Monsieur Pogram ! » cria le jeune homme à la voix perçante.

L’orateur, ainsi remémoré de la présence du jeune homme à la voix perçante, le présenta.

« Le docteur Ginery Dunkle, monsieur. Un gentleman d’un grand génie poétique. Il n’y a pas longtemps qu’il nous est venu ici, monsieur, et pour nous, monsieur, c’est une acquisition précieuse, je vous l’assure. Oui, monsieur ; M. Jodd, monsieur ; M. Izzard, monsieur ; M. Julius Bib, monsieur.

– Julius Washington Merryweather Bib, dit ce dernier gentleman, comme s’il se parlait à lui-même.

– Je vous demande pardon, monsieur, excusez-moi. M. Julius Washington Merryweather Bib, monsieur ; un gentleman très-estimé, monsieur, dans le commerce des friperies. Le colonel Groper, monsieur. Le professeur Piper, monsieur. Mon nom à moi, monsieur, est Oscar Buffum. »

Chaque individu faisait une glissade, à mesure qu’il était nommé, venait donner de la tête contre l’honorable Elijah Pogram, lui pressait les mains et se retirait en arrière. Les présentations étant achevées, l’orateur reprit :

« Monsieur…

– Monsieur Pogram !… cria le jeune homme à la voix perçante.

– Peut-être, dit l’orateur d’un ton de découragement, peut-être serez-vous assez bon, docteur Ginery Dunkle, pour vous charger vous-même de remplir notre petit office ? »

Comme le jeune homme à la voix perçante ne désirait rien tant, il se porta aussitôt en avant.

« Monsieur Pogram ! monsieur ! Quelques-uns de nos concitoyens, monsieur, ayant appris la nouvelle de votre arrivée à l’Hôtel National, et pénétrés du caractère patriotique de vos services publics, désirent, monsieur, avoir le bonheur de vous contempler, de jouir de votre société, monsieur, et de se délasser avec vous, monsieur, dans ces moments qui…

– Sont… souffla Buffum.

– Qui sont si particulièrement le partage, monsieur, de notre grande et heureuse patrie.

– Écoutez ! cria le colonel Groper, d’une voix retentissante. Très-bien ! Écoutez-le ! Très-bien !

– En conséquence, monsieur, poursuivit le docteur, ils demandent, comme une marque de leur respect, l’honneur de votre présence à un petit lever qui aura lieu dans le salon des dames, à huit heures. »

M. Pogram s’inclina et dit :

« Mes chers compatriotes…

– Bien ! cria le colonel. Écoutez-le ! Très-bien !

M. Pogram adressa un salut particulier au colonel, puis il continua ainsi :

« L’approbation que vous donnez à mes travaux pour la cause commune va droit à mon cœur. En tout temps, en tous lieux, mes amis, dans le salon des dames comme sur le champ de bataille…

– Bien ! très-bien ! Écoutez-le ! écoutez-le ! dit le colonel.

– Le nom de Pogram sera fier de s’unir à vous. Et puisse-t-on, mes amis, écrire sur ma tombe : « Il fut membre du congrès de notre patrie commune, et se montra actif dans l’accomplissement de son mandat. »

Le jeune homme à la voix perçante dit alors :

« Le comité, monsieur, vous attendra à huit heures moins cinq minutes. Je vous salue, monsieur ! »

M. Pogram lui serra les mains, puis serra successivement celles des autres ; et, quand ils revinrent à huit heures moins cinq, ils dirent l’un après l’autre, d’une voix sépulcrale : « Comment vous portez-vous, monsieur ? » et tous serrèrent successivement la main de M. Pogram, comme si dans l’intervalle il se fût écoulé un an d’absence, et qu’ils se rencontrassent par hasard à un enterrement.

Mais M. Pogram avait mis le temps à profit pour rafraîchir sa toilette, et il avait composé sa chevelure et son visage d’après sa statue de Pogram, si bien que chacun n’eut qu’à entr’ouvrir un œil pour s’écrier : « C’est lui ! le voilà tel qu’au jour où il prononça le Défi ! » Les membres du comité s’étaient également parés ; et, lorsqu’ils entrèrent en corps dans le salon des dames, un grand nombre de dames et de gentlemen qui attendaient battirent des mains en criant : « Pogram ! Pogram ! » et quelques-uns montèrent sur des chaises pour le voir.

Le héros de cette ovation populaire souriait et parcourait la salle du regard tandis que le comité la traversait ; en même temps il faisait observer au jeune homme à la voix glapissante qu’il connaissait bien déjà la beauté des femmes de leur commune patrie, mais que jamais il ne l’avait vue briller d’un tel éclat ni d’une telle perfection. Ce que le jeune homme glapissant transcrivit dans le journal du lendemain, à la grande surprise d’Elijah Pogram.

« Nous vous prierons, monsieur, s’il vous plaît, dit Buffum, posant les mains sur M. Pogram comme s’il lui prenait mesure pour un habit, de vouloir bien vous asseoir contre la muraille, à droite, dans le coin le plus reculé, afin que nos concitoyens aient plus de place. Nous serions fort heureux si vous pouviez vous adosser contre la patère du rideau, monsieur, en tenant votre jambe gauche parfaitement immobile derrière le poêle. »

M. Pogram fit ce qu’on lui demandait, et se serra dans un si petit coin que la statue de Pogram ne l’y eût pas reconnu.

Alors commencèrent les plaisirs de la soirée. Des gentlemen présentèrent des dames, puis ils se présentèrent eux-mêmes, puis ils se présentèrent les uns les autres ; ils demandaient à Elijah Pogram ce qu’il pensait de telle ou telle question politique, puis ils le regardaient et se regardaient de l’air le plus ennuyé du monde. Les dames montées sur les chaises contemplaient Elijah Pogram à travers leurs lorgnons et disaient à haute voix : « Je voudrais bien qu’il parlât. Pourquoi ne parle-t-il pas ? Oh ! priez-le donc de parler ! » Et Elijah Pogram partageait ses regards entre les dames et le reste de l’assistance, prononçant des opinions parlementaires, à mesure qu’on lui en demandait. Mais le principal objet du meeting semblait être de ne laisser, à aucun prix, Elijah Pogram s’échapper de son coin : tant ils l’y tenaient serré et surveillé de près.

Dans le cours de la soirée, il se fit un grand mouvement à la porte : c’était le signe d’arrivée d’une personne notable. Immédiatement après, on vit un vieux gentleman très-exalté se ruer sur la foule et se frayer un chemin vers l’honorable Elijah Pogram. Martin, qui avait trouvé un petit poste d’observation dans un coin éloigné où il se tenait avec Mark près de lui (car maintenant il ne l’oubliait plus aussi souvent qu’autrefois, bien qu’il lui arrivât de l’oublier parfois encore), Martin, disons-nous, crut reconnaître ce gentleman ; mais il ne lui resta plus de doute quand celui-ci cria de sa voix la plus forte avec les yeux hors de la tête :

« Monsieur, mistress Hominy !

– Que le ciel la bénisse, Mark ! La voilà de retour ici.

– Oui, monsieur, la voici, répondit M. Tapley. Pogram la connaît. Un caractère public ! Toujours elle tient l’œil fixé sur sa patrie, monsieur ! Si le mari de cette dame partage ma manière de voir, ça doit faire un gentleman bien jovial. »

Un passage fut ouvert ; et mistress Hominy, avec sa démarche fièrement aristocratique, son mouchoir de poche, ses mains jointes et son chapeau classique, s’avança seule à pas lents. À sa vue, M. Pogram manifesta une impression de plaisir, et un chut ! général se fit entendre. Car c’était chose notoire que, lorsqu’une femme telle que mistress Hominy rencontrait un homme tel que Pogram, la scène devait être intéressante.

Leurs premiers compliments furent échangés sur un ton de voix trop bas pour arriver aux oreilles impatientes de la foule : mais bientôt on put les entendre mieux, car mistress Hominy comprit sa position et reconnut ce qu’on attendait